Skip to main content

Full text of "Lettres portugaises;"

See other formats


■ft 


•*y 


mm 


mm 


AAaa 


mdm* 


'.^r\A 


mMfs 


WWW 


■  ■■•  "\  /-v 


\Af\AO 


MW 


\  6  v>  -. 


„  -  ^r* 


^aAa 


^AAaaA&A 


aaaa^/v^*C^,vv 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2009  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/lettresportugaisOOalcouoft 


LETTRES 


PORTUGAISES 


TIRAGE     A     PETIT     NOMBRE 

Il  a  été  fait  un  tirage  spécial  de  : 

3o  exemplaires  sur  papier  de  Chine  (Noï  i  à  3o). 
3o         —  sur  papier  Whatman  (N0<  3i  à  60). 


60  exemplaires,  numérotés. 


uvor 


LETTRES 

PORTUGAISES 

Publiées  sur  l'édition  originale 

AVEC     UNE     NOTICE     PRELIMINAIRE 
r  ar 

VI 


PARIS 

Kuc   Saint-Honoré,   338 
t  x  v  i 


NOTICE 


SUR     LA     RELIGIEUSE     PORTUGAISE 


ers  1 663,  il  entra  dans  la  politique 
de  Louis  XIV  de  secourir  le  Portu- 
gal contre  l'Espagne,  mais  il  le 
secourut  indirectement  ;  on  fournit 
sous  main  des  subsides,  on  favorisa  des  levées, 
une  foule  de  volontaires  y  coururent.  Entre  cette 
petite  armée,  commandée  par  Schomberg ,  et  la 
pauvre  armée  espagnole  qui  lui  disputait  le  terrain, 
il  y  eut  là,  chaque  été,  bien  des  marches  et  des 
contre-marches  et  peu  de  résultats,  bien  des  es- 
carmouches et  des  petits  combats,  parmi  Usqi 
je  crois,  une  victoire.  Qui  donc  s'en  soucie  au- 
jourd'hui? Mais  le    lecteur  curieux   qui  ne  veut 


NOTICE 


que  son  charme  ne  peut  s'empêcher  de  dire  que 
tout  cela  a  été  bon,  puisque  les  Lettres  de  la 
Religieuse  portugaise  en  devaient  naître1.  » 


Cette  guerre,  qui  dura  jusqu'en  1668,  et  dans 
laquelle  triompha  le  Portugal,  est,  en  effet,  bien 
oubliée  !  Les  Lettres  portugaises,  au  contraire,  ont 
eu  depuis  lors  vingt  éditions,  et  leur  grand  succès  ne 
semble  point  épuisé.  Evidemment,  cela  tient  surtout 
à  l'accent  de  sincérité  de  l'auteur.  La  pauvre  re- 
ligieuse de  Beja  a  peint  avec  tant  de  chaleur,  avec 
une  émotion  si  communicative ,  l'état  de  son  cœur 
blessé,  ses  défaillances,  ses  espoirs  éphémères,  sa 
passion  persistante,  ses  déceptions  nombreuses 
et  si  cruelles,  ses  colères  si  légitimes,  que  l'on  relit 
volontiers  une  correspondance  dont  les  pages,  ar- 
dentes et  touchantes  ci  la  fois,  restent  jeunes  parce 
qu'elles  sont  absolument  vraies. 

Ce  qui  augmente  encore  le  charme  des  lettres 
de  Màrianna  Alcaforado ,  c'est  que  l'on  recon- 
naît sans  peine  qu'elles  ne  furent  pas   écrites   en 


1.   Sainte-Beuve,  Notice  sur  M"'  Aïssi. 


SUR    LA    RELIGIEUSE    PORTUGAIS!         III 

vue  d'une  publication.  Oh,  non!  ces  élans,  ces 
tristesses,  ces  aveux,  ces  plaintes  ameres,  n'ont 
rien  d'apprêté.  Ce  sont  les  cris  d'une  âme  loyale 
et  tendre ,  et  le  lecteur  s'intéresse  bien  vite  à  tant 
d'amour  nv'ié  a  tant  de  désespoirs! 


Quelques  lignes  suffiront  pour  résumer  le  drame 
intime  qui  a  donné  lieu  aux  Lettres  portugaises. 

En  1661  ,  Noil  Bouton  de  Chamilly,  comte  de 
Saint-Léger  [plus  tard  marquis  de  Chamilly), 
prit  du  service  en  Portugal.  Il  était  alors  âgé  de 
vingt-cinq  ans  '.  —  A  la  même  époque,  un  cou- 
vent de  la  ville  de  Bcja ,  dans  la  province  d'Alen- 
téjo,  abritait  la  religieuse  franciscaine  dont  le 
jeune  capitaine  français  devait,  hélas!  troubler  si 
profondément  la  vie. 

Notre  héroïne,  qui  appartenait  à  l'une  des 
meilleures  familles  du  pays,  a  raconté  elle-même 
que  ce  fut  du  haut  d'un  balcon  de  son  couvent 
qu'elle  vit  pour  la  première  fois  M.  de  Chamilly, 
et  un  critique  tres-érudit ,  M.  Eugène  Asse ,  a  eu, 


le  fi  avril  16 36,  il  mourut  le  8  janviei   1  7  1  S 


croyons-nous,  raison  de  penser  qu'elle  l'aperçut 
sans  doute  à  l'occasion  d'une  sorte  de  revue  ou 
d'entrée  triomphale ,  ii  Bcja,  des  troupes  franco- 
portugaises. 

Quoi  qu'il  en  soit,  M.  de  Chamilly,  ayant  de 
son  côté  remarqué  la  charmante  religieuse,  péné- 
tra dans  le  couvent  à  plusieurs  reprises;  il  sut  se 
faire  écouter  de  l'infortunée  Marianna,  qui,  jus- 
qu'à sa  dernière  heure,  chercha  vainement  à 
maudire  le  brillant  officier  dont  l'abandon,  si 
brusque  et  si  complet,  avait  brisé  son  eccur  trop 
confiant. 

Ajoutons  que  le  marquis  de  Chamilly  épousa, 
en  1677  ,  la  fille  de  Jean-Jacques  du  Bouchet , 
seigneur  de  Villefix,  —  sans  se  préoccuper  le  moins 
du  monde  de  la  religieuse  de  Beja;  —  et  qu'il 
devint,  en  1703,  maréchal  de  France,  «  en  récom- 
pense de  ses  glorieux  services  » . 


//  n'y  a  là  rien,  après  tout,  de  bien  neuf  ni  de 
fort  original!  —  Un  officier,  élégant  et  noble,  a 
occupé  ses  loisirs,  dans  une  petite  ville,  à  séduire 
une  jeune  fille  crédule  et  d'une  rare  beauté.  Puis, 
s'etant  empressé  d'oublier  ses  serments,    dès  son 


SUR     I.  A     RELIGIEUSE     PORTUGAISE  V 

départ  du  pays,  ii  s'est  marié  sagement  à  une 
riche  héritière .  Quoi  de  plus  naturel  ?  Cela  ne  se 
voit-il  pas  tous  les  jours  ? 

Et  comme,  en  dehors  de  ce  péché  de  jeunesse, 
U  maréchal  de  Chamilly ,  vaillant  homme  de 
guerre,  n'a  eu  aucune  faute  grave  à  se  reprocha- , 
ses  contemporains,  Saint-Simon  en  tite,  ont  été 
d'accord  pour  lui  rendre  hommage  :  «  C'était  le 
meilleur  homme  du  monde,  le  plus  brave  et  le  plus 
plein  d'honneur.  » 

Voilà  qui  est  dit  à  merveille I  Heureusement, 
pour  renger  ii  mémoire  de  Marianna,  les  femmes 
se  sont  liguées ,  et  pas  une  lectrice  n'a  pardonné 
encore  au  marquis  de  Chamilly  ses  mensonges 
amoureux  et  sa  coupable  légèreté,— disons  mieux  : 
sa  trahison! 

Il  faut  lire  avec  attention  ces  lettres  neuves  et 
éloquentes,  à  cause  de  leur  simplicité  mène.  Qu/ 
d'exquise  tendresse,  que  de  douleur  profonde  ;  ei 
aussi,  comme  au  souvenir  des  douces  heures  —  « 
jamais  disparues,—  la  pauvre  délaissée  se  ranime 
d'une  façon  touchante,  oubliant  soudain,  pour 
un  instant  trop  court,  l'ingratitude,  la  perfidie  de 
son  amant  ! 


VI  NOTICE    Sl'R    LA    RELIGIEUSE    PORTUGAISE 

Amour,  regrets  :  voilà  tout  ce  petit  livre, — qui 
ne  mourra  pas,  car  il  est  imprégné  d'un  suave 
parfum  de  jeunesse ,  de  passion  et  de  larmes  sin- 
cères. 

Alexandre  Piedacnel. 


NOTE  BIBLIOGRAPHIQUE 


I  a  première  édition  des  Lettres  portugaises 
parut  chez  Claude  Barbin  ,  en  1669.  Elle 
contenait  les  cinq  lettres  véritables,  dé- 
!  bordantes  de  passion  et  de  la  douleur  cau- 
iséepar  l'abandon.  M.  Eugène  Asse  a  re- 
marqué judicieusement  que  Vachevi  d'imprimer ,  qui 
porte  la  date  du  4  janvier  1669,  et  le  privilège,  qui  est 
du  28  octobre  1668,  prouvent  que  la  traduction  fut  faite 
et  livrée  au  libraire  vers  le  milieu  de  l'année  1668,  c'est- 
à-dire  presque  aussitôt  après  le  retour  en  France  du  mar- 
quis de  Chamilly.  «  Évidemment,  ajoute  M.  Asse,  les 
lettres  de  la  pauvre  Marianna  furent  montrées  par  leur 
possesseur  comme  un  de  ces  trophées,  ou  tout  au  moins 
comme  un  de  ces  souvenirs  qu'on  rapporte  d'un  pays 
étranger.  »  Cependant  l'incognito  fut  complet.  C'est  seu- 
lement dans  l'édition  de  1690  que  l'on  indique,  pour  la 
première  fois,  le  nom  du  destinataire  et  celui  du  traduc- 
teur, Guilleragues'.   Quant   au   nom  de    l'héroïne,   qui 


1 .  Pierre  Girardin  de  Guilleragues,  premier  président  de  la  Cour 
des  Aides  de  Bordeaux,  assez  maltraité  par  Saint-Simon  :  »Guil- 
leragues  n'étoit  autre  qj'un  G.-.scon  gourmand,  plaisant,  de  beau- 
coup d'esprit,  u'excellmte  compagnie,  qui  avait  dts  .«mis  et  qui 


Vin  NOTE     BIBLIOGRAPHIQUE 

fut  découvert  par  le  savant  Boissonade,  en  1810,  il  n'a 
figuré  sur  aucune  édition  de  l'ouvrage. 

Voyant  le  vif  succès  des  cinq  premières  lettres,  Barbin, 
sous  le  titre  de  Seconde  partie,  s'empressa  (en  1669 
également)  d'en  publier  sept  autres,  non  plus  d'une 
religieuse,  mais  d'une  Dame  portugaise,  et  dont  la  note 
dominante  est  la  coquetterie  unie  au  dépit  amoureux. 

Ces  dernières  lettres,  que  nous  publions  à  titre  de  cu- 
riosité littéraire,  sont  de  pure  invention.  —  De  nom- 
breuses Réponses  —  toutes  apocryphes  —  parurent  en- 
suite. Elles  n'offrent  qu'un  intérêt  très-secondaire. 

Notre  intention,  tout  d'abord,  était  de  reproduire, 
dans  cette  réimpression,  l'orthographe  du  temps.  Mais 
la  première  et  la  seconde  partie  des  Lettres  portugaises, 
bien  qu'imprimées  la  même  année,  chez  le  même  Claude 
Barb'm,  présentent  deux  systèmes  orthographiques  telle- 
ment différents  que  nous  n'avons  ni  su  auquel  donner 
la  préférence,  ni  pu  les  réduire  en  un  seul.  Il  nous  a 
donc  semblé  à  propos,  pour  cette  fois,  d'adopter  l'or- 
thographe moderne,  tout  en  nous  conformant  rigoureu- 
sement au   texte  de   l'édition  originale. 

A.    P. 


vivoit  à  leurs  dépens,  parce  qu'il  avoit  tout  fncassé,  et  encore 
Ctoit-ce  à  qui  I';  .  1  :  lime  <*e  M»c  Scarron,  qui  ne 

l'ouHia  ras  dans  sa  fortune,  et  qui  lui  procura  l'ambassade  de 
Constantinople  (en  1679)  pour  se  r.mplumcr.  Hais  il  y  trouva, 
comme  ailleurs,  moyen  de  tout  manger.  • 


PREMIÈRE  PARTIE 


AU   LECTEUR 


;  'ai  trouvé  les  moyens,  avec  beaucoup 
[de  soin  et  de  peine,  de  recouvrer  une 
\  copie    correcte  de    la   traduction  de 
1  cinq  Lettres  Portugaises  qui  ont  été 
écrites  à  un  gentilhomme  de  qualité  qui  servoit  en 
Portugal.  J'ai  vu  tous  ceux  qui  se  connaissent  en 
sentimens  ou  les  louer,  ou  les  chercher  avec  tant 
d'empressement  que  j'ai  cru  que  je  leur  ferois  un 
singulier  plaisir  de  les  imprimer.  Je  ne  sais  point 
le  nom  de  celui  auquel  on  les  a  écrites,  ni  de  celui 
qui  en  a  fait  la  traduction;  mais  il  m'a  semblé 
que  je  ne  devois  pas  leur  déplaire  en  les  rendant 
publiques.  Il  est  difficile  qu'elles  n'eussent,   enfin, 
paru  avec  des  fautes  d'impression  qui  les  eussent 
défigurées. 


PREMIÈRE    PARTIE 


LETTRE   PREMIÈRE 


Ionsidère,  mon  amour,  jusqul  quel 
.excès  tu  as  manqué  de  prévoyance. 
Ah  !  malheureux,  tu  as  été  trahi,  et 
-tu  m'as  trahie  par  des  espérances 
trompeuses.  Une  passion  sur  laquelle  tu  avois 
fait  tant  de  projets  de  plaisirs  ne  te  cause  pré- 
sentement qu'un  mortel  désespoir,  qui  ne  peut 
être  comparé  qu'à  la  cruauté  de  l'absence  qui 
le  cause.  Quoi!  cette  absence,  à  laquelle  ma 
douleur,  tout  ingénieuse  qu'elle  est,  ne  peut 
donner  un  nom  assez  funeste,  me  privera  donc 


LETTRES     PORTUGAISES 


pour  toujours  de  regarder  ces  yeux  dans  lesquels 
je  voyois  tant  d'amour,  et  qui  me  faisoient  con- 
noître  des  mouvemens  qui  me  combloient  de 
joie,  qui  me  tenoienc  lieu  de  toutes  choses,  et 
qui  enfin  me  sufïisoient?  Hélas!  les  miens  sont 
privés  de  la  seule  lumière  qui  les  animoit,  il  ne 
leur  reste  que  des  larmes,  et  je  ne  les  ai  em- 
ployés à  aucun  usage  qu'à  pleurer  sans  cesse, 
depuis  que  j'appris  que  vous  étiez  enfin  résolu 
à   un  éloignement    qui    m'est   si    insupportable 
qu'il  me  fera  mourir  en  peu  de  temps.  Cepen- 
dant il  me  semble  que  j'ai  quelque  attachement 
pour    des    malheurs   dont    vous    êtes    la    seule 
cause  :  je  vous  ai  destiné  ma  vie  aussitôt  que  je 
vous  ai  vu;   et  je  sens  quelque  plaisir  en  vous 
la  sacrifiant.    J'envoie    mille    fois    le   jour  mes 
soupirs  vers  vous,   ils  vous  cherchent  en  tous 
lieux,  et  ils  ne  me  rapportent  pour  toute  ré- 
compense de  tant  d'inquiétudes  qu'un  avertisse- 
ment trop  sincère  que  me  donne  ma  mauvaise 
fortune,  qui  a  la  cruauté  de  ne  souffrir  pas  que 
je  me   flatte,  et  qui  me  dit  à  tous  moments  : 
Cesse,  cesse,   Mariane  infortunée,  de  te  con- 
sumer vainement,  et  de  chercher  un  amant  que 
tu  ne  verras  jamais,  qui  a  passé  les  mers  pour  te 


PREMIERE     PARTIE 


fuir,  qui  est  en  France  au  milieu  des  plaisirs, 
qui  ne  pense  pas  un  seul  moment  à  tes  dou- 
leurs, et  qui  te  dispense  de  tous  ces  transports, 
desquels  il  ne  te  sait  aucun  gré?  Mais  non,  je 
ne  puis  me  résoudre  à  juger  si  injurieusement 
de  vous,  et  je  suis  trop  intéressée  à  vous  jus- 
tifier. Je  ne  veux  point  m'imaginer  que  vous 
m'avez  oubliée.  Ne  suis-je  pas  assez  malheu- 
reuse, sans  me  tourmenter  par  de  faux  soup- 
çons? Et  pourquoi  ferois-je  des  efforts  pour  ne 
me  plus  souvenir  de  tous  les  soins  que  vous 
avez  pris  de  me  témoigner  de  l'amour?  J'ai  été 
si  charmée  de  tous  ces  soins,  que  je  serois  bien 
ingrate  si  je  ne  vous  aimois  avec  les  mêmes 
emportemens  que  ma  passion  me  donnoit 
quand  je  jouissois  des  témoignages  de  la  vôtre. 
Comment  se  peut-il  faire  que  les  souvenirs  de 
momens  si  agréables  soient  devenus  si  cruels? 
et  faut -il  que  contre  leur  nature  ils  ne  servent 
qu'à  tyranniser  mon  cœur  ?  Hélas  !  votre  der- 
nière lettre  le  réduisit  en  un  étrange  état  :  il 
eut  des  mouvemens  si  sensibles,  qu'il  fit,  ce 
semble,  des  efforts  pour  se  séparer  de  moi  et 
pour  vous  aller  trouver.  Je  fus  si  accablée  de 
toutes  ces  émotions  violentes,  que  je  demeurai 


8  LETTRES     PORTUGAISES 

plus  de  trois  heures  abandonnée   de   tous  mes 
sens.  Je  me  défendis  de  revenir  à  une  vie  que 
je  dois  perdre  pour  vous,  puisque  je  ne  puis  la 
conserver  pour    vous.    Je    revis    enfin,  malgré 
moi,  la  lumière;  je  me  flattois  de  sentir  que  je 
mourois  d'amour;  et  d'ailleurs  j'étois  bien  aise 
de  n'être  plus  exposée  à  voir  mon  cœur  déchiré 
par  la    douleur   de    votre  absence.    Après    ces 
accidens,  j'ai  eu  beaucoup  de  différentes  indis- 
positions ;  mais  puis-je  jamais  être  sans  maux  tant 
que  je  ne  vous  verrai  pas?  Je  les  supporte  cepen- 
dant sans  murmurer,  puisqu'ils  viennent  de  vous. 
Quoi?   est-ce  là  la  récompense  que  vous   me 
donnez  pour  vous   avoir  si    tendrement  aimé? 
Mais  il  n'importe,  je  suis  résolue  à  vous  adorer 
toute  ma  vie,  et  à  ne  voir  jamais  personne;  et 
je  vous   assure  que  vous   ferez  bien   aussi    de 
n'aimer  personne.  Pourriez -vous  être  content 
d'une  passion    moins   ardente   que  la   mienne? 
Vous  trouverez  peut-être  plus  de  beauté  (vous 
m'avez  pourtant  dit  autrefois  que  j'étois  assez 
belle),   mais    vous    ne    trouverez    jamais    tant 
d'amour,  et  tout  le  reste  n'est  rien.  Ne  rem- 
plissez plus  vos  lettres  de  choses  inutiles,  et  ne 
m'écrivez  plus  de  me  souvenir  de  vous.  Je  ne 


rRE M  1ERE     PARTIE  9 

puis  vous  oublier,  et  je  n'oublie  pas  aussi  que 
vous    m'avez    fait   espérer   que   vous    viendrez 
passer  quelque  temps  avec  moi.    Hélas!  pour- 
quoi  n'y  voulez-vous   pas  passer  toute  votre 
vie?    S'il    m'étoit    possible    de    sortir    de     ce 
malheureux  cloître,  je  n'attendrois  pas  en  Por- 
tugal l'effet  de  vos  promesses  :  j'irois,  sans  gar- 
der aucune  mesure,  vous  chercher,  vous  suivre, 
et  vous  aimer  par  tout  le  monde;  je  n'ose  me 
flatter  que  cela  puisse   être,  je  ne  veux  point 
nourrir  une  espérance  qui  me  donneroit  assuré- 
ment  quelque  plaisir,  et  je  ne  veux  plus  être 
sensible    qu'aux    douleurs.    J'avoue    cependant 
que  l'occasion  que  mon  frère  m'a   donnée  de 
vous  écrire  a  surpris  en   moi  quelques  mouve- 
mens   de  joie,  et  qu'elle  a  suspendu  pour  un 
moment  le  désespoir  où  je  suis.  Je  vous  conjure 
de  me  dire  pourquoi  vous  vous  êtes  attaché  à 
m'enchanter    comme    vous    avez    fait,   puisque 
vous  saviez  bien  que  vous  deviez  m'abandon- 
ner?   Et  pourquoi  avez-vous  été   si  acharné  à 
me   rendre    malheureuse  ?   que   ne  me  laissiez- 
vous  en  repos  dans  mon  cloître  ?  Vous  avois-je 
fait    quelque   injure?    Mais    je    vous    demande 
pardon  :  je  ne  vous  impute  rien;   je  ne  suis  pas 

2 


IO  LETTRES     PORTUGAISES 

en  état  de  penser  à  ma  vengeance,  et  j'accuse 
seulement   la    rigueur   de   mon    destin.    Il  me 
semble  qu'en  nous  séparant,  il  nous  a  fait  tout  le 
mal  que  nous  pouvions  craindre.   Il  ne  sauroit 
séparer  nos  cœurs  :  l'amour  qui  est  plus  puis- 
sant que  lui  les  a  unis  pour  toute  notre  vie.  Si 
vous  prenez  quelque  intérêt  à  la  mienne,  écri- 
vez-moi souvent.  Je  mérite  bien  que  vous  pre- 
niez  quelque    soin    de    réapprendre    l'état    de 
votre  cœur  et  de  votre  fortune.  Surtout  venez 
me  voir.  Adieu,  je  ne  puis  quitter  ce  papier;  il 
tombera   entre   vos   mains;    je   voudrois   bien 
avoir  le  même  bonheur.  Hélas!  insensée  que  je 
suis!  je  m'aperçois  que  cela  n'est  pas  possible. 
Adieu,  je  n'en  puis  plus.  Adieu,  aimez-moi 
toujours,  et  faites-moi  soutfrir  encore  plus  de 
maux. 


LETTRE  II 


j  l  me  semble  que  je  fais  le  plus  grand 
>tort  du  monde  aux  sentimens  de 
,mon  cœur,  de  tâcher  de  vous  les 
!  faire  connoître  en  vous  les  écrivant. 
Que  je  serois  heureuse  si  vous  en  pouviez  bien 
juger  par  la  violence  des  vôtres!  mais  je  ne  dois 
pas  m'en  rapporter  à  vous,  et  je  ne  puis  m'empê- 
cher  de  vous  dire,  bien  moins  vivement  que  je 
ne  le  sens,  que  vous  ne  devriez  pas  me  maltrai- 
ter, comme  vous  faites,  par  un  oubli  qui  me 
met  au  désespoir,  et  qui  est  même  honteux 
pour  vous.  Il  est  bien  juste,  au  moins,  que 
vous  soutfriez  que  je  me  plaigne  des  malheurs 
que  j'avois  bien  prévus  quand  je  vous  vis  résolu 
de  me  quitter.  Je  connois  bien  que  je  me  suis 
abusée  ,  lorsque  j'ai  pensé  que  vous  auriez  un 


12  LETTRES     PORTUGAISES 

procédé  de  meilleur  foi   qu'on  n'a  accoutumé 
d'avoir,   parce  que   l'excès  de  mon   amour  me 
mettoit,  ce  semble,  au-dessus  de  toutes  sortes 
de  soupçons,  et  qu'il  méritoit  plus  de  fidélité 
qu'on  n'en  trouve  d'ordinaire.    Mais  la  dispo- 
sition que  vous  avez  à  me  trahir  l'emporte  enfin 
sur  la  justice  que  vous  devez  à  tout  ce  que  j'ai 
fait  pour  vous.  Je  ne  laisserois  pas  d'être  bien 
malheureuse,  si  vous  ne  m'aimiez  que  parce  que 
je  vous  aime,  et  je  voudrois  tout  devoir  à  votre 
seule  inclination;  mais  je  suis  si  éloignée  d'être 
en  cet  état,  que  je  n'ai  pas  reçu  une  seule  lettre 
de    vous    depuis   six   mois.    J'attribue    tout  ce 
malheur  à  l'aveuglement  avec  lequel  je  me  suis 
abandonnée  à  m'attacher  à  vous.   Ne  devois-je 
pas  prévoir    que   mes   plaisirs    finiroient   plutôt 
que  mon  amour?   Pouvois-je  espérer  que  vous 
demeureriez    toute  votre   vie   en    Portugal ,   et 
que  vous  renonceriez  à  votre  fortune  et  à  votre 
pays  pour  ne  penser  qu'à   moi  ?  Mes  douleurs 
ne   peuvent  recevoir  aucun  soulagement,  et  le 
souvenir  de  mes  plaisirs  me  comble  de  déses- 
poir.  Quoi!   tous  mes  désirs  seront  donc  inu- 
tiles!   et  je  ne  vous  verrai  jamais  en  ma  cham- 
bre avec   toute  l'ardeur  et  tout  l'emportement 


PREMIÈRE     PARTIE  l3 

que    vous    me    faisiez   voir!     Mais,    hélas!    je 
m'abuse,  et  je  ne  connois  que  trop  que  tous  les 
mouvemens    qui    occupoient  ma    tète    et    mon 
cœur  n'étoient  excités  en  vous  que  par  quelques 
plaisirs,  et  qu'ils  finissoient  aussitôt  qu'eux.   Il 
falloit   que,    dans   ces    momens   trop   heureux, 
j'appelasse  ma  raison  à  mon  secours  pour  modé- 
rer   l'excès    funeste   de    mes   délices,    et   pour 
m'annoncer  tout  ce  que  je  souffre  présentement; 
mais  je  me  donnois  toute  à  vous,  et  je  n'étois  pas 
en  état  de  penser  à  ce  qui  eût  pu  empoisonner 
ma  joie,  et  m'empêcher  de  jouir  pleinement  des 
témoignages  ardens  de  votre  passion.  Je  m'a- 
percevois    trop    agréablement    que  j'étois  avec 
vous,    pour    penser    que  vous    seriez   un   jour 
éloigné  de  moi.   Je  me    souviens  pourtant  de 
vous  avoir  dit  quelquefois  que  vous  me  rendriez 
malheureuse  ;  mais  ces  frayeurs  étoient  bientôt 
dissipées,  et  je  prenois  plaisir  à  vous  les  sacrifier, 
et  à    m'abandonner    à  l'enchantement   et   à   la 
mauvaise  foi  de  vos  protestations.  Je  vois  bien 
le    remède   à    tous   mes    maux,    et    j'en   serois 
bientôt  délivrée  si  je  ne  vous  aimois  plus.  Mais, 
hélas  1  quel  remède!  Non,  j'aime  mieux  souffrir 
encore  davantage  que  vous  oublier.  Hélas  !  cela 


I4  LETTRES    PORTUGAISES 

dépend-il    de  moi?  Je   ne  puis    me  reprocher 
d'avoir  souhaité   un  seul  moment  de    ne  vous 
plus  aimer.  Vous  êtes  plus  à  plaindre  que  je  ne 
suis,  et  il  vaut  mieux  souffrir  tout  ce    que  je 
souffre  que  de  jouir  des  plaisirs  languissans  que 
vous   donnent    vos   maîtresses    de    France.    Je 
n'envie   point  votre  indifférence,    et   vous  me 
faites  pitié.  Je  vous  défie  de  m'oublier  entière- 
ment. Je  me  flatte  de  vous  avoir  mis  en  état 
de  n'avoir  sans  moi  que  des  plaisirs  imparfaits; 
et  je  suis  plus  heureuse  que  vous,  puisque  je 
suis  plus   occupée.    L'on   m'a  fait   depuis   peu 
portière  en  ce  couvent;  tous  ceux  qui  me  par- 
lent croient  que  je  suis  folle;  je  ne  sais  ce  que 
je  leur  réponds;  et  il  faut  que  les  religieuses 
soient  aussi  insensées  que  moi  pour  m'avoir  cru 
capable  de  quelque  soin.  Ah!  j'envie  le  bonheur 
d'Emmanuel  et   de   Francisque  '.   Pourquoi  ne 
suis-je   pas    incessamment    avec    vous,    comme 
eux?  Je   vous  aurois  suivi,   et   je    vous   aurois 
assurément    servi    de    meilleur    cœur.    Je    ne 
souhaite  rien  en  ce  monde  que  vous  voir.  Au 
moins  souvenez-vous  de  moi!  je  me  contente 
de  votre  souvenir,  mais  je  n'ose  m'en  assurer. 
Je  ne  bornois  pas  mes  espérances  à  votre  sou- 


PREMIÈRE     PARTIt  l^> 

venir  quand  je  vous  voyois  tous  les  jours;  mais 
▼ous  m'avez  bien  appris  qu'il   faut  que  je   me 
soumette  à  tout  ce  que  vous  voudrez.   Cepen- 
dant je    ne    me    repens    point    de   vous    avoir 
adoré;    je    suis    bien    aise    que    vous     m'ayez 
séduite;  votre  absence  rigoureuse,  et  peut-être 
éternelle,  ne  diminue  en  rien  l'emportement  de 
mon   amour;   je   veux   que   tout  le   monde    le 
sache;  je  n'en  fais  point  un  mystère,  et  je  suis 
ravie  d'avoir  fait  tout  ce  que  j'ai  fait  pour  vous 
contre  toute  sorte  de  bienséance.    Je  ne  mets 
plus  mon   honneur  et    ma  religion    qu'à   vous 
aimer   éperdument    toute  ma  vie,  puisque  j'ai 
commencé  à  vous  aimer.   Je  ne  vous  dis  point 
toutes  ces  choses  pour  vous  obliger  à  m'écrire. 
Ah  !  ne  vous  contraignez  point,  je  ne  veux  de 
vous  que  ce  qui  viendra  de  votre  mouvement,  et 
je  refuse  tous  les  témoignages  de  votre  amour 
dont  vous  pourriez  vous  empêcher.  J'aurai  du 
plaisir  à  vous  excuser,    parce  que  vous   aurez 
peut-être  du  plaisir  à  ne  pas  prendre  la  peine  de 
m'ccriie  ;  et  je  me  sens  une  profonde  disposition 
à  vous  pardonner  toutes  vos  fautes.   Un  officiel 
français  a  eu  la  charité  de  me  parler  ce  matin 
plus  de  trois  heures  de  vous,  il  m'a  dit  que  la 


l6  LETTRES    PORTUGAISES 

paix  de  France  étoit  faite  2.   Si  cela   est,  ne 
pourriez-vous  pas  me  venir  voir  et  m'emmener 
en  France?   Mais  je  ne   le  mérite  pas.   Faites 
tout  ce  qu'il  vous  plaira;  mon  amour  ne  dépend 
plus    de  la    manière   dont    vous   me    traiterez. 
Depuis  que  vous  êtes  parti,  je  n'ai  pas  eu  un 
seul  moment  de   santé  ,  et  je  n'ai  aucun  plaisir 
qu'en  nommant  votre  nom  mille  fois  le  jour. 
Quelques  religieuses  qui  savent  l'état  déplorable 
où  vous  m'avez  plongée  me  parlent  de  vous 
fort    souvent.    Je    sors    le    moins    qu'il   m'est 
possible  de  ma  chambre,  où  vous  êtes  venu  me 
voir  tant  de  fois ,  et  je  regarde  sans  cesse  votre 
portrait,  qui  m'est  mille  fois  plus  cher  que  ma 
vie.  Il  me  donne  quelque   plaisir,   mais  il   me 
donne    aussi  bien    de    la   douleur ,   lorsque  je 
pense  que  je  ne  vous  reverrai  peut-être  jamais. 
Pourquoi   faut-il  qu'il  soit  possible  que  je  ne 
vous  verrai  peut-être  jamais?  M'avez-vous  pour 
toujours   abandonnée?    Je    suis   au   désespoir. 
Votre  pauvre    Mariane    n'en    peut    plus,    elle 
s'évanouit  en  finissant  cette  lettre.  Adieu,  adieu, 
ayez  pitié  de  moi. 


LETTRE  III 


u'EST-CEque  je  deviendrai?  EtquVst- 
ce  que  vous  voulez  que  je  fasse  ?  Je 
me  trouve  bien  éloignée  de  tout  ce 
[que  j'avois  prévu.  J'espérois  que 
vous  m'écririez  de  tous  les  endroits  où  vous 
passeriez,  et  que  vos  lettres  seroient  fort  lon- 
gues; que  vous  soutiendriez  ma  passion  par  l'es- 
pérance de  vous  revoir;  qu'une  entière  confiance 
en  votre  fidélité  me  donneroit  quelque  sorte  de 
repos,  et  que  je  demeurerois  cependant  dans  un 
état  assez  supportable,  sans  d'extrêmes  douleurs. 
J'avois  même  pensé  à  quelques  foibles  projets  de 
faire  tous  les  efforts  dont  je  serois  capable  pour 
me  guérir,  si  je  pouvois  connoître  bien  certai- 
nement que  vous  m'eussiez  tout  à  fait  oubliée. 
Votre  éloignement,  quelques  mouvemens  de  dé- 

3 


l8  LETTRES    PORTUGAISES 

votion,  la  crainte  de  ruiner  entièrement  le  reste 
de  ma  santé  par  tant  de  veilles  et  par  tant  d'in- 
quiétudes, le  peu  d'apparence  de  votre  retour,  la 
froideurde  votre  passion  et  de  vos  derniers  adieux, 
votre  départ  fondé  sur  d'assez  méchants  prétextes, 
et  mille  autres  raisons,  qui  ne  sont  que  trop  bonnes 
et  que  trop  inutiles,  sembloient  me  promettre  un 
secours  assez  assuré,  s'il  me  devenoit  nécessaire. 
N'ayant  enfin  à  combattre  que  contre  moi-même, 
je   ne  pouvois   jamais  me  défier  de  toutes  les 
foiblesses,  ni  appréhender  tout  ce  que  je  souffre 
aujourd'hui.  Hélas  que  je  suis  à  plaindre  de  ne 
partager  pas  mes  douleurs  avec  vous  et  d'être 
toute  seule  malheureuse  !  Cette  pensée  me  tue, 
et  je  meurs  de  frayeur  que  vous  n'ayez  jamais 
été  extrêmement  sensible  à  tous  nos  plaisirs.  Oui, 
je  connois  présentement  la  mauvaise  foi  de  tous 
vos  mouvemens  :  vous  m'avez  trahie  toutes  les 
fois  que  vous   m'avez  dit   que  vous  étiez  ravi 
d'être  seul  avec  moi.  Je  ne  dois  qu'à  mes  impor- 
runités    vos    empressemens   et   vos    transports; 
vous  aviez  fait  de  sang-froid  un  dessein  de  m'en- 
flammer;   vous  n'avez  regardé  ma  passion  que 
comme  une  victoire,  et  votre  cœur  n'en  a  jamais 
été  profondément  touché.  N'ctes-vous  pas  bien 


PREMIERE    PARTIE 


malheureux,  et  n'avez-vous  pas  bien  peu  de  dé- 
licatesse de   n'avoir  su  profiter  qu'en  cette  ma- 
nière de  mes  emportemens  ?  Et  comment  est-il 
possible  qu'avec  tant  d'amour  je  n'aie  pu  vous  ren- 
dre tout  à  fait  lieureux  ?  Je  regrette,  pour  l'amour 
de  vous  seulement,   les  plaisirs  infinis  que  vous 
avez  perdus.  Faut-il  que  vous  n'ayez  pas  voulu 
en  jouir?  Ah!  si  vous  les  connoissiez,  vous  trou- 
veriez sans  doute  qu'ils  sont  plus  sensibles  que 
celui  de  m'avoir  abusée;  et  vous  auriez  éprouvé 
qu'on  est  beaucoup  plus  heureux,  et  qu'on  sent 
quelque  chose  de  bien  plus  touchant  quand  on 
aime  violemment  que  lorsqu'on  est  aimé.  Je  ne 
sais  ni  ce  que  je  suis,  ni  ce  que  je  fais,  ni  ce  que 
je  désire  ;  je  suis  déchirée  par  mille  mouvemens 
contraires.  Peut-on  s'imaginer  un  état  si  déplo- 
rable ?  Je   vous   aime   éperdument,   et   je  vous 
ménage  assez  pour  n'oser,  peut-être,  souhaiter 
que  vous  soyez  agité  des  mêmes  transports.  Je 
me  tuerois,  ou  je  mourrois  de  douleurs  sans  me 
tuer,  si   j'étois  assurée  que  vous   n'avez  jamais 
aucun  repos,  que  votre  vie  n'est  que  trouble  et 
qu'agitation,  que  vous  pleurez  sans  cesse,  et  que 
tout  vous  est  odieux.  Je   ne  puis  suffire  à  mes 
maux;  comment  pourrois-je  supporter  la  dou- 


LETTRES     PORTUGAISES 


leur  que  me  donneroient  les  vôtres,  qui  me  se- 
roient  mille  fois  plus  sensibles.  Cependant  je  ne 
puis  aussi  me  résoudre  à  désirer  que  vous  ne 
pensiez  point  à  moi  ;  et,  à  vous  parler  sincère- 
ment, je  suis  jalouse  avec  fureur  de  tout  ce  qui 
vous  donne  de  la  joie,  et  qui  touche  votre  cœur 
et  votre  goût  en  France.  Je  ne  sais  pourquoi  je 
vous  écris.  Je  vois  bien  que  vous  aurez  seule- 
ment pitié  de  moi,  et  je  ne  veux  point  de  votre 
pitié.  J'ai  bien  du  dépit  contre  moi-même, 
quand  je  fais  réflexion  sur  tout  ce  que  je  vous 
ai  sacrifié.  J'ai  perdu  ma  réputation  ;  je  me 
suis  exposée  à  la  fureur  de  mes  parens,  à  la 
sévérité  des  lois  de  ce  pays  contre  les  religieuses, 
et  à  votre  ingratitude,  qui  me  paroît  le  plus 
grand  de  tous  les  malheurs.  Cependant  je  sens 
bien  que  mes  remords  ne  sont  pas  véritables,  que 
je  voudrois,  du  meilleur  de  mon  cœur,  avoir 
couru  pour  l'amour  de  vous  de  plus  grands  dan- 
gers, et  que  j'ai  un  plaisir  funeste  d'avoir  ha- 
sardé ma  vie  et  mon  honneur.  Tout  ce  que  j'ai 
de  plus  précieux  ne  devoit-il  pas  être  en  votre 
disposition?  Et  ne  dois-je  pas  être  bien  aise  de 
l'avoir  employé  comme  j'ai  fait  ?  Il  me  semble 
même  que  je  ne  suis  guère  contente,  ni  de  mes 


PREMIÈRE    PARTIE  21 

douleurs,  ni  de  l'excès  de  mon  amour,  quoique 
je  ne  puisse,   hélas!   me  flatter  assez  pour  être 
contente  de  vous.  Je  vis,  infidèle  que  je  suis,  et 
je  fais  autant  de  choses  pour  conserver  ma  vie  que 
pour  la  perdre!  Ah!  j'en  meurs  de  honte;  mon 
désespoir  n'est  donc  que  dans  mes  lettres?  Si  je 
vous  aimois  autant  que  je  vous  l'ai  dit  mille  fois, 
ne  serois-je  pas  morte  il  y  a  longtemps  !  Je  vous 
ai  trompé  ;  c'est  à  vous  à  vous  plaindre  de  moi. 
Hélas  !  pourquoi  ne  vous  en  plaignez-vous  pas  ? 
Je  vous  ai  vu  partir,  je  ne  puis  espérer  de  vous 
voir  jamais  de  retour;  et  je  respire  cependant! 
Je  vous  ai  trahi,  je  vous  en   demande  pardon, 
mais  ne  me  l'accordez  pas.  Traitez-moi  sévère- 
ment ;   ne    trouvez   point    que    mes   sentimens 
soient  assez  violens;   soyez  plus  difficile  à  con- 
tenter ;    mandez-moi  que   vous  voulez  que    je 
meure  d'amour  pour  vous  ;   et  je  vous  conjure 
de  me  donner  ce  secours,  afin  que  je  surmonte 
la  foiblesse  de  mon  sexe,  et  que  je  finisse  toutes 
mes  irrésolutions  par  un  véritable  désespoir.  Une 
fin  tragique  vous  obligeroit  sans  doute  à  penser 
souvent  à  moi;   ma  mémoire  vous  seroit  chère, 
et  vous  seriez    peut-être   sensiblement   touché 
d'une    mort   extraordinaire.    Ne    vaut-elle    pas 


22  LETTRES     PORTUGAISES 

mieux  que  l'état  où  vous  m'avez  réduite  ?  Adieu, 
je  voudrois  bien  ne  vous  avoir  jamais  vu.  Ah! 
je  sens  vivement  la  fausseté  de  ce  sentiment,  et 
je  connois,  dans  le  moment  que  je  vous  écris, 
que  j'aime  bien  mieux  être  malheureuse  en  vous 
aimant  que  de  ne  vous  avoir  jamais  vu.  Je  con- 
sens donc  sans  murmure  à  ma  mauvaise  destinée, 
puisque  vous  n'avez  pas  voulu  la  rendre  meil- 
leure. Adieu,  promettez-moi  de  me  regretter 
tendrement,  si  je  meurs  de  douleur,  et  qu'au 
moins  la  violence  de  ma  passion  vous  donne  du 
dégoût  et  l'éloignement  pour  toutes  choses. 
Cette  consolation  me  suffira,  et  s'il  faut  que  je 
vous  abandonne  pour  toujours,  je  voudrois  bien 
ne  vous  laisser  pas  à  une  autre.  Ne  seriez-vous 
pas  bien  cruel  de  vous  servir  de  mon  désespoir 
pour  vous  rendre  plus  aimable,  et  pour  faire 
voir  que  vous  avez  donné  la  plus  grande  passion 
du  monde?  Adieu  encore  une  fois.  Je  vous  écris 
des  lettres  trop  longues  :  je  n'ai  pas  assez  d'égard 
pour  vous;  je  vous  en  demande  pardon,  et  j'ose 
espérer  que  vous  aurez  quelque  indulgence  pour 
une  pauvre  insensée,  qui  ne  l'étoit  pas,  comme 
vous  savez,  avant  qu'elle  yous  aimât.  Adieu.  Il 
me  semble  que  je  vous  parle  trop  souvent  de 


PREMIÈRE    PARTIE 


»3 


l'état  insupportable  où  je  suis;  cependant  je  vous 
remercie  dans  le  fonds  de  mon  cœur  du  déses- 
poir que  vous  me  causez,  et  je  déteste  la  tran- 
quillité où  j'ai  vécu  avant  que  je  vous  connusse. 
Adieu  ;  ma  passion  augmente  à  chaque  moment. 
Ah  !  que  j'ai  de  choses  à  vous  dire! 


LETTRE  IV 


gjJoTRE  lieutenant  vient  de  me  dire 
qu'une  tempête  vous  a  obligé  de 
aff  relâcher  au  royaume  d'Algarve.  Je 
^crains  que  vous  n'ayez  beaucoup 
souffert  sur  la  mer,  et  cette  appréhension  m'a 
tellement  occupée  que  je  n'ai  plus  pensé  à  tous 
mes  maux.  Êtes-vous  bien  persuadé  que  votre 
lieutenant  prenne  plus  de  part  que  moi  à  tout 
ce  qui  vous  arrive?  Pourquoi  en  est-il  mieux 
informé,  et  enfin  pourquoi  ne  m'avez-vous 
point  écrit?  Je  suis  bien  malheureuse  si  vous  n'en 
avez  trouvé  aucune  occasion  depuis  votre  dé- 
part, et  je  la  suis  bien  davantage  si  vous  en 
avez  trouvé  sans  m'écrirc!  Votre  injustice  et 
votre  ingratitude  sont  extrêmes,  mais  je  serois 
au    désespoir    si  elles   vous   attiroient    quelque 


PREMIÈRE     PARTIE  25 

malheur,  et  j'aime  beaucoup  mieux  qu'elles  de- 
meurent sans  punition  que  si  j'en  étois  vengée. 
Je  résiste  à  toutes  les  apparences  qui  me  de- 
vroient  persuader  que  vous  ne  m'aimez  guère, 
et  je  sens  bien  plus  de  disposition  à  m'abandon- 
ner  aveuglément  à  ma  passion  qu'aux  raisons 
que  vous  me  donnez  de  me  plaindre  de  votre 
peu  de  soin.  Que  vous  m'auriez  épargné  d'in- 
quiétudes si  votre  procédé  eût  été  aussi  languis- 
sant les  premiers  jours  que  je  vous  vis  qu'il  m'a 
paru  depuis  quelque  temps!  Mais  qui  n'auroit 
été  abusée  comme  moi  par  tant  d'empres- 
semens,  et  à  qui  n'eussent -ils  paru  sincères? 
Qu'on  a  de  peine  à  se  résoudre  à  soupçonner 
longtemps  la  bonne  foi  de  ceux  qu'on  aime!  Je 
vois  bien  que  la  moindre  excuse  vous  suffit;  et 
sans  que  vous  preniez  le  soin  de  m'en  faire  , 
l'amour  que  j'ai  pour  vous  vous  sert  si  fidèle- 
ment, que  je  ne  puis  consentir  à  vous  trouver 
coupable  que  pour  jouir  du  sensible  plaisir  de 
vous  justifier  moi-même.  Vous  m'avez  consom- 
mée par  vos  assiduités;  vous  m'avez  enflammée 
par  vos  transports;  vous  m'avez  charmée  par  vos 
complaisances;  vous  m'avez  assurée  par  vos  ser- 
mens;  mon  inclination  violente  m'a  séduite,  et 


:(,  LETTRES     PORTUGAISES 

les  suites  de  ces  commencemens  si  agréables  et 
si  heureux  ne  sont  que  des  larmes,  que  des  sou- 
pirs et  qu'une  mort  funeste,  sans  que  je  puisse 
y  apporter  aucun  remède.  Il  est  vrai  que  j'ai  eu 
des    plaisirs    bien  surprenans    en  vous  aimant, 
mais  ils  me  coûtent  d'étranges  douleurs,  et  tous 
les  mouvemens  que  vous  me   causez   sont  ex- 
trêmes. Si  j'avois  résisté  avec  opiniâtreté  à  votre 
amour;  si  je  vous  avcis  donné  quelque  sujet  de 
chagrin  et  de  jalousie  pour  vous  enflammer  da- 
vantage ;  si  vous  aviez  remarqué  quelque  ména- 
gement artificieux  dans  ma  conduite;  si  j'avois 
enfin  voulu   opposer  ma   raison   à    l'inclination 
naturelle  que  j'ai  pour  vous,  dont  vous  me  fîtes 
bientôt  apercevoir  (quoique  mes  efforts  eussent 
été  sans  doute  inutiles),  vous  pourriez  me  punir 
sévèrement   et  vous   servir    de   votre    pouvoir; 
mais  vous  me  parûtes  aimable  avant  que   vous 
m'eussiez  dit  que  vous  m'aimiez;  vous  me  té- 
moignâtes une  grande  passion;  j'en  fus  ravie  et 
je  m'abandonnai  à  vous  aimer  éperdument.  Vous 
n'étiez    point    aveuglé    comme   moi,   pourquoi 
avez-vous  donc  souffert  que  je  devinsse  en  l'état 
où  je  me  trouve?  Qu'est-ce  que  vous  vouliez 
faire  de  tous  mes  emportemens,    qui  ne   pou- 


PREMIERE     PARTIE  27 

voient  vous  être  que  très-importuns?  Vous  sa- 
viez bien  que  vous  ne  seriez  pas  toujours  en 
Portugal,  et  pourquoi  m'y  avez-vous  voulu 
choisir  pour  me  rendre  si  malheureuse?  Vous 
eussiez  trouve  sans  doute  en  ce  pays  quelque 
femme  qui  eut  été  plus  belle,  avec  laquelle  vous 
eussiez  eu  autant  de  plaisir,  puisque  vous  n'en 
cherchiez  que  de  grossiers;  qui  vous  eût  fidèle- 
ment aimé  aussi  longtemps  qu'elle  vous  eût  vu; 
que  le  temps  eût  pu  consoler  de  votre  absence, 
et  que  vous  auriez  pu  quitter  sans  perfidie  et 
sans  cruauté.  Ce  procédé  est  bien  plus  d  un 
tyran  attaché  à  persécuter  que  d'un  amant  qui 
ne  doit  penser  qu'à  plaire.  Hélas!  pourquoi 
exercez-vous  tant  de  rigueur  sur  un  cœur  qui 
est  à  vous?  Je  vois  bien  que  vous  êtes  aussi 
facile  à  vous  laisser  persuader  contre  moi  que  je 
l'ai  été  à  me  laisser  persuader  en  votre  faveur. 
J'aurois  résisté  sans  avoir  besoin  de  tout  mon 
amour  et  sans  m'apercevoir  que  j'eusse  rien  fait 
d'extraordinaire,  à  de  plus  grandes  raisons  que 
ne  peuvent  être  celles  qui  vous  ont  obligé  à  me 
quitter.  Elles  m'eussent  paru  bien  foibles,  et  il 
n'y  en  a  point  qui  eussent  jamais  pu  m  arracher 
d'auprès  de  vous;  mais  vous  avez  voulu  profiler 


20  LETTRES    PORTUGAISES 

des  prétextes  que  vous  avez  trouvés  de  retour- 
ner en  France.  Un  vaisseau  partoit.  Que  ne  le 
laissiez-vous  partir?  Votre  famille  vous  avoit 
écrit.  Ne  savez-vous  pas  toutes  les  persécutions 
que  j'ai  souffertes  de  la  mienne?  Votre  honneur 
vous  engageoit  à  m'abandonner.  Ai-je  pris 
quelque  soin  du  mien?  Vous  étiez  obligé  d'aller 
servir  votre  Roi.  Si  tout  ce  qu'on  dit  de  lui  est 
vrai,  il  n'a  aucun  besoin  de  votre  secours,  et  il 
vous  auroit  excusé.  J'eusse  été  trop  heureuse  si 
nous  avions  passé  notre  vie  ensemble;  mais 
puisqu'il  falloit  qu'une  absence  cruelle  nous  sé- 
parât, il  me  semble  que  je  dois  être  bien  aise 
de  n'avoir  pas  été  infidèle,  et  je  ne  voudrois 
pas,  pour  toutes  les  choses  du  monde,  avoir 
commis  une  action  si  noire.  Quoi!  vous  avez 
connu  le  fond  de  mon  cœur  et  de  ma  tendresse, 
et  vous  avez  pu  vous  résoudre  à  me  laisser  pour 
jamais  et  à  m'exposer  aux  frayeurs  que  je  dois 
avoir  que  vous  ne  voussouveniez  plus  de  moi  que 
pour  me  sacrifier  à  une  nouvelle  passion  !  Je  vois 
bien  que  je  vous  aime  comme  une  folle  :  ce- 
pendant je  ne  me  plains  point  de  toute  la  vio- 
lence des  mouvemens  de  mon  cœur;  je  m'ac- 
coutume  à  ses  persécutions,  et  je  ne  pourrois 


PREMIÈRE    PARTIE  29 

vivre  sans  un  plaisir  que  je  découvre  et  dont  je 
jouis  en  vous  aimant  au  milieu  de   mille  dou- 
leurs. Mais  je  suis  sans  cesse  persécutée  avec  un 
extrême  désagrément  par  la  haine  et  par  le  dé- 
goût que  j'ai  pour  toutes  choses.   Ma  famille, 
mes  amis  et  ce  couvent  me  sont  insupportables. 
Tout  ce  que  je  suis  obligée  de  voir  et  tout  ce 
qu'il  faut  que  je  fasse  de  toute  nécessité  m'est 
odieux.  Je  suis  si  jalouse  de  ma  passion   qu'il 
semble  que  toutes  mes  actions  et  que  tous  mes 
devoirs  vous   regardent.    Oui,  je   fais    quelque 
scrupule  si  je  n'emploie  tous  les  momens  de  ma 
vie  pour  vous.  Que   ferois-je,  hélas!  sans  tant 
de  haine  et  sans   tant  d'amour  qui  remplissent 
mon  cœur?  Pourrois-je  survivre  à  ce  qui  m'oc- 
cupe incessamment,   pour  mener  une  vie  tran- 
quille et  languissante?  Ce  vide  et  cette  insensi- 
bilité ne  peuvent  me  convenir.  Tout   le  monde 
s'est   aperçu    du    changement    entier    de    mon 
humeur,  de  mes  manières  et  de  ma  personne. 
Ma  mère  m'en  a  parlé  avec  aigreur,  et   ensuite 
avec  quelque  bonté.  Je  ne  sais  ce  que  je  lui  ai 
répondu  ;  il  me  semble  que  je  lui  ai  tout  avoué. 
Les  religieuses  les  plus  sévères  ont  pitié  de  l'état 
où  je  suis;  il  leur  donne  même  quelque  consi- 


3o  LETTRES     PORTUGAISES 

dération  et  quelque  ménagement  pour  moi. 
Tout  le  monde  est  touché  de  mon  amour,  et 
vous  demeurez  dans  une  profonde  indifférence, 
sans  m'écrire  que  des  lettres  froides,  pleines  de 
redites;  la  moitié  du  papier  n'est  pas  rempli,  et 
il  paroît  grossièrement  que  vous  mourez  d'envie 
de  les  avoir  achevées.  Dona  Brites  me  persécuta 
ces  jours  passés  pour  me  faire  sortir  de  ma 
chambre  et,  croyant  me  divertir,  elle  me  mena 
promener  sur  le  balcon  d'où  l'on  voit  Mertola?; 
je  la  suivis,  et  je  fus  aussitôt  frappée  d'un  sou- 
venir cruel  qui  me  fit  pleurer  tout  le  reste  du 
jour.  Elle  me  ramena,  et  je  me  jetai  sur  mon 
lit,  où  je  fis  mille  réflexions  sur  le  peu  d'appa- 
rence que  je  vois  de  guérir  jamais.  Ce  qu'on 
fait  pour  me  soulager  aigrit  ma  douleur,  et  je 
trouve  dans  les  remèdes  mêmes  des  raisons  par- 
ticulières de  m'afffiger.  Je  vous  ai  vu  souvent 
passer  en  ce  lieu  avec  un  air  qui  me  charmoit, 
et  j'étois  sur  ce  balcon  le  jour  fatal  que  je  com- 
mençai à  sentir  les  premiers  effets  de  ma  passion 
malheureuse.  Il  me  sembla  que  vous  vouliez  me 
plaire,  quoique  vous  ne  me  connussiez  pas;  je 
me  persuadois  que  vous  m'aviez  remarquée 
entre  toutes  celles  qui    étoient    avec    moi.    Je 


PREMIÈRE     PARTIE  3l 

m'imaginai  que  lorsque  vous  vous  arrêtiez,  vous 
étiez  bien  aise  que  je  vous  visse  mieux  et  j'ad- 
mirasse votre  adresse  lorsque  vous  poussiez  vo- 
tre cheval.  J'étois  surprise  de  quelque  frayeur 
lorsque  vous  le  faisiez  passer  dans  un  endroit 
difficile;  enfin  je  m'intéressois  secrètement  à 
toutes  vos  actions.  Je  sentois  bien  que  vous  ne 
m'étiez  point  indifférent,  et  je  prenois  pour  moi 
tout  ce  que  vous  faisiez.  Vous  ne  connoissez 
que  trop  les  suites  de  ces  commencemens,  et 
quoique  je  n'aie  rien  à  ménager,  je  ne  dois  pas 
vous  les  écrire,  de  crainte  de  vous  rendre  plus 
coupable,  s'il  est  possible,  que  vous  ne  l'êtes,  et 
d'avoir  à  me  reprocher  tant  d'efforts  inutiles 
pour  vous  obliger  à  m'êtrc  fidèle.  Vous  ne  le 
serez  point.  Puis-je  espérer  de  mes  lettres  et  de 
mes  reproches  ce  que  mon  amour  et  mon  aban- 
donnement  n'ont  pu  sur  votre  ingratitude?  Je 
suis  trop  assurée  de  mon  malheur;  votre  pro- 
cédé injuste  ne  me  laisse  pas  la  moindre  raison 
d'en  douter,  et  je  dois  tout  appréhender,  puis- 
que vous  m'avez  abandonnée.  N'aurez-vous  de 
charmes  que  pour  moi  et  ne  paroîtrez-vous  pas 
agréable  à  d'autres  yeux?  Je  crois  que  je  ne 
serai  pas  fâchée    que   les  sentimens  des  autres 


J2  LETTRES    PORTUGAISES 

justifient  les  miens  en  quelque  façon,  et  je  vou- 
drois  que  toutes  les  femmes  de  France  vous 
trouvassent  aimable,  qu'aucune  ne  vous  aimât 
et  qu'aucune  ne  vous  plût.  Ce  projet  est  ridi- 
cule et  impossible;  néanmoins  j'ai  assez  éprouvé 
que  vous  n'êtes  guère  capable  d'un  grand  entê- 
tement, et  que  vous  pourrez  bien  m'oublier  sans 
aucun  secours  et  sans  y  être  contraint  par  une 
nouvelle  passion.  Peut-être  voudrois-je  que 
vous  eussiez  quelque  prétexte  raisonnable.  Il  est 
vrai  que  je  serois  plus  malheureuse,  mais  vous 
ne  seriez  pas  si  coupable.  Je  vois  bien  que  vous 
demeurerez  en  France  sans  de  grands  plaisirs , 
avec  une  entière  liberté  :  la  fatigue  d'un  long 
voyage,  quelque  petite  bienséance,  et  la  crainte 
de  ne  répondre  pas  à  mes  transports  vous  re- 
tiennent. Ah!  ne  m'appréhendez  point.  Je  me 
contenterai  de  vous  voir  de  temps  en  temps  et 
de  savoir  seulement  que  nous  sommes  en  même 
lieu;  mais  je  me  flatte  peut-être,  et  vous  serez 
plus  touché  de  la  rigueur  et  de  la  sévérité  d'une 
autre  que  vous  ne  l'avez  été  de  mes  faveurs. 
Est-il  possible  que  vous  serez  enflammé  par  de 
mauvais  traitemens?  Mais  avant  que  de  vous 
engager  dans  une  grande  passion,  pensez  bien 


PREMIÈRE    PARTIE  33 

à  l'excès  de  mes  douleurs,  à  l'incertitude  de  mes 
projets,  à  la  diversité  de  mes  mouvemens,  à 
l'extravagance  de  mes  lettres,  à  mes  confiances, 
à  mes  désespoirs,  à  mes  souhaits,  à  ma  jalousie. 
Ah!  vous  allez  vous  rendre  malheureux;  je  vous 
conjure  de  profiter  de  l'état  où  je  suis,  et  qu'au 
moins  ce  que  je  souffre  pour  vous  ne  vous  soit  pas 
inutile.  Vous  me  fîtes,  il  y  a  cinq  ou  six  mois, 
une  fâcheuse  confidence  ,  et  vous  m'avouâtes  de 
trop  bonne  foi  que  vous  aviez  aimé  une  dame  en 
votre  pays.  Si  elle  vous  empêche  de  revenir, 
mandez-le-moi  sans  ménagement,  afin  que  je 
ne  languisse  plus.  Quelque  reste  d'espérance  me 
soutient  encore,  et  je  scrois  bien  aise  (si  elle  ne 
doit  avoir  aucune  suite)  de  la  perdre  tout  à  fait 
et  de  me  perdre  moi-même.  Envoyez-moi  son 
portrait  avec  quelqu'une  de  ses  lettres,  et  écri- 
vez-moi tout  ce  qu'elle  vous  dit.  J'y  trouverois 
peut-être  des  raisons  de  me  consoler  ou  de 
m'affliger  davantage.  Je  ne  puis  demeurer  plus 
longtemps  dans  l'état  où  je  suis,  et  il  n'y  a  point 
de  changement  qui  ne  me  soit  favorable.  Je 
voudrois  aussi  avoir  le  portrait  de  votre  frère  et 
de  votre  belle-sœur.  Tout  ce  qui  vous  est  quel- 
que chose  m'est  fort  cher,  et  je  suis  entièrement 

5 


3<j  LETTRES    PORTUGAISES 

dévouée  à  ce  qui  vous  touche;  je  ne  me  suis 
laissé  aucune  disposition  de  moi-même.  Il  y  a  des 
momens  où  il  me  semble  que  j'aurois  assez  de 
soumission  pour  servir    celle   que   vous   aimez. 
Vos  mauvais  traitemenset  vos  mépris  m'ont  telle- 
ment abattue  que  je  n'ose  quelquefois  penser  seu- 
lement qu'il  me  semble  que  je  pourrois  être  ja- 
louse sans  vous  déplaire,  et  que  je  crois  avoir  le 
plus  grand  tort  du  monde  de  vous  faire  des  re- 
proches. Je  suis  souvent  convaincue  que  je  ne 
dois  point  vous  faire  voir  avec  fureur,  comme  je 
fais,  des  sentimens  que  vous  désavouez.   Il  y  a 
longtemps   qu'un    officier    attend  votre  lettre  : 
j'avois  résolu  de  l'écrire  d'une  manière  à  vous  la 
faire  recevoir  sans  dégoût,   mais  elle  est  trop 
extravagante,  il  la  faut  finir.  Hélas!  il  n'est  pas 
en  mon  pouvoir  de  m'y  résoudre;  il  me  semble 
que  je  vous  parle  quand  je  vous  écris,  et  que 
vous  m'êtes  un  peu  plus  présent.  La  première 
ne    sera  pas  si  longue   ni   si   importune;  vous 
pourrez  l'ouvrir  et  la  lire  sur  l'assurance  que  je 
vous  donne.  Il  est  vrai  que  je  ne  dois  point  vous 
parler  d'une  passion  qui  vous  déplaît,  et  je  ne 
vous  en  parlerai  plus.   Il  y  aura  un  an  dans  peu 
de  jours  que  je  m'abandonnai  toute  à  vous,  sans 


PREMIÈRE     PARTIE  35 

ménagement.  Votre  passion  me  paroissoit  fort 
ardente  et  fort  sincère,  et  je  n'eusse  jamais 
pensé  que  mes  faveurs  vous  eussent  assez  rebuté 
pour  vous  obliger  à  faire  cinq  cens  lieues  et  à 
vous  exposer  à  des  naufrages  pour  vous  en  éloi- 
gner :  personne  ne  m'étoit  redevable  d'un  pa- 
reil traitement.  Vous  pouvez  vous  souvenir  de 
ma  pudeur,  de  ma  confusion  et  de  mon  désor- 
dre; mais  vous  ne  vous  souvenez  pas  de  ce  qui 
vous  engageroit  à  m'aimer  malgré  vous.  L'offi- 
cier qui  doit  vous  porter  cette  lettre  me  mande 
pour  la  quatrième  fois  qu'il  veut  partir.  Qu'il 
est  pressant!  il  abandonne  sans  doute  quelque 
malheureuse  en  ce  pays.  Adieu,  j'ai  plus  de 
peine  à  finir  ma  lettre  que  vous  n'en  avez  eu  à 
me  quitter,  peut-être  pour  toujours.  Adieu,  je 
n'ose  vous  donner  mille  noms  de  tendresse  ni 
m'abandonner  sans  contrainte  à  tous  mes  mou- 
vemens.  Je  vous  aime  mille  fois  plus  que  ma 
vie,  et  mille  fois  plus  que  je  ne  pense.  Que 
vous  m'êtes  cher,  et  que  vous  m'êtes  cruel  ! 
vous  ne  m'écrivez  point  :  je  n'ai  pu  m'empê- 
cher  de  vous  dire  encore  cela.  Je  vais  recom- 
mencer, et  l'officier  partira.  Qu'importe,  qu'il 
parte!   J'écris  plus  pour  moi    que  pour  vous  : 


36 


LETTRES    PORTUGAISES 


je  ne  cherche  qu'à  me  soulager.  Aussi  bien  la 
longueur  de  ma  lettre  vous  fera  peur  :  vous 
ne  la  lirez  point.  Qu'est-ce  que  j'ai  fait  pour 
être  si  malheureuse,  et  pourquoi  avez-vous  em- 
poisonné ma  vie?  Que  ne  suis-je  née  en  un 
autre  pays!  Adieu,  pardonnez-moi;  je  n'ose 
plus  vous  prier  de  m'aimer  :  voyez  où  mon  des- 
tin m'a  réduite!  Adieu. 


LETTRE  V 


>E  vous  écris  pour  la  dernière  fois, 
[et  j'espère  vous  faire  connoître,  par 
lia  différence  des  termes  et  de  la  ma- 
nière de  cettelettre,  que  vous  m'avez 
enfin  persuadée  que  vous  ne  m'aimez  plus,  et 
qu'ainsi  je  ne  dois  plus  vous  aimer.  Je  vous  ren- 
verrai donc  par  la  première  voie  tout  ce  qui  me 
reste  encore  de  vous.  Ne  craignez  pas  que  je 
vous  écrive;  je  ne  mettrai  pas  même  votre  nom 
au-dessus  du  paquet.  J'ai  chargé  de  tout  ce  dé- 
tail dona  Brites,  que  j'avois  accoutumée  à  des 
confidences  bien  éloignées  de  celle-ci  :  ses  soins 
me  seront  moins  suspects  que  les  miens.  Elle 
prendra  toutes  les  précautions  nécessaires  afin  de 
pouvoir  m'assurer  que  vous  avez  reçu  le  portrait 
et  les  bracelets  que  vous  m'avez  donnés.  Je  veux 


38  LETTRES     PORTUGAISES 

cependant  que  vous  sachiez  que  je  me  sens,  de- 
puis quelques  jours,  en  état  de  brûler  et  de  dé- 
chirer ces  gages  de  votre  amour,  qui  m'étoient 
si  chers;  mais  je  vous  ai  fait  voir  tant  de  foi- 
blesse,  que  vous  n'auriez  jamais  cru  que  j'eusse 
pu  devenir  capable  d'une  telle  extrémité.  Je  veux 
donc  jouir  de  toute  la  peine  que  j'ai  eue  à  m'en 
séparer,  et  vous  donner  au  moins  quelque  dépit. 
Je  vous  avoue,  à  ma  honte  et  à  la  vôtre,  que  je 
me  suis  trouvée  plus  attachée  que  je  ne  veux 
vous  le  dire  à  ces  bagatelles,  et  que  j'ai  senti 
quej'avoisun  nouveau  besoin  de  toutes  mes  ré- 
flexions pour  me  défaire  de  chacune  en  particu- 
lier, lors  même  que  je  me  flattois  de  n'être  plus 
attachée  à  vous  ;  mais  on  vient  à  bout  de  tout  ce 
qu'on  veut  avec  tant  de  raisons.  Je  les  ai  mises 
entre  les  mains  de  dona  Brites.  Que  cette  réso- 
lution m'a  coûté  de  larmes!  Après  mille  mouve- 
mens  et  mille  incertitudes  que  vous  ne  connois- 
sez  pas,  et  dont  je  ne  vous  rendrai  pas  compte 
assurément,  je  l'ai  conjurée  de  ne  m'en  parler 
jamais,  de  ne  me  les  rendre  jamais,  quand  même 
je  les  demanderois  pour  les  revoir  encore  une 
fois,  et  de  vous  les  renvoyer  enfin  sans  m'en 
avertir. 


PREMIÈRE    PARTIE  1() 

Je  n'ai  bien  connu  l'excès  de  mon  amour  que 
depuis  que  j'ai  voulu  faire  tous  mes  efforts  pour 
m'en  guérir  ;  et  je  crains  que  je  n'eusse  osé  l'en- 
treprendre si  j'eusse  pu  prévoir  tant  de  difficul- 
tés et  tant  de  violences.  Je  suis  persuadée  que 
l'eusse  senti  des  mouvemens  moins  désagréables 
en  vous  aimant,  tout  ingrat  que  vous  êtes,  qu'en 
vous  quittant  pour  toujours.  J'ai  éprouvé  que 
vous  m'étiez  moins  cher  que  ma  passion,  et  j'ai 
eu  d'étranges  peines  à  la  combattre,  après  que 
vos  procédés  injurieux  m'ont  rendu  votre  per- 
sonne odieuse. 

L'orgueil  ordinaire  de  mon  sexe  ne  m'a  point 
aidée  à  prendre  des  résolutions  contre  vous. 
Hélas!  j'ai  souffert  vos  mépris;  j'eusse  supporté 
votre  haine  et  toute  la  jalousie  que  m'eût  donnée 
l'attachement  que  vous  eussiez  pu  avoir  pour 
une  autre.  J'aurois  eu  au  moins  quelque  passion 
à  combattre  ;  mais  votre  indifférence  m'est  insup- 
portable. Vos  impertinentes  protestations  d'ami- 
tié et  les  civilités  ridicules  de  votre  dernière  let- 
tre m'ont  fait  voir  que  vous  aviez  reçu  toutes 
celles  que  je  vous  ai  écrites;  qu'elles  n'ont  causé 
dans  votre  cœur  aucun  mouvement,  et  que  ce- 
pendant vous  les  avez  lues.  Ingrat!   Je  suis  en- 


4<D  LETTRES     PORTUGAISES 

core  assez  folle  pour  être  au  désespoir  de  ne 
pouvoir  me  flatter  qu'elles  ne  soient  pas  venues 
jusques  à  vous,  et  qu'on  ne  vous  les  ait  pas  ren- 
dues. Je  déteste  votre  bonne  foi.  Vous  avois-je 
prié  de  me  mander  sincèrement  la  vérité  ?  Que 
ne  me  laissiez-vous  ma  passion  ?  Vous  n'aviez 
qu'à  ne  me  point  écrire;  je  ne  cherchois  pas  à 
être  éclaircie.  Ne  suis-je  pas  bien  malheureuse 
de  n'avoir  pu  vous  obliger  à  prendre  quelque 
soin  de  me  tromper,  et  de  n'être  plus  en  état  de 
vous  excuser?  Sachez  que  je  m'aperçois  que 
vous  êtes  indigne  de  tous  mes  sentimens,  et  que 
je  connois  toutes  vos  méchantes  qualités.  Cepen- 
dant (si  tout  ce  que  j'ai  fait  pour  vous  peut  mé- 
riter que  vous  ayez  quelques  petits  égards  pour 
les  grâces  que  je  vous  demande)  je  vous  conjure 
de  ne  m'écrire  plus,  et  de  m'aider  à  vous  oublier 
entièrement.  Si  vous  me  témoigniez,  foiblement 
même,  que  vous  avez  eu  quelque  peine  en  lisant 
cette  lettre,  je  vous  croirois  peut-être;  et  peut- 
être  aussi  votre  aveu  et  votre  consentement  me 
donneroient  du  dépit  et  de  la  colère,  et  tout  cela 
pourroit  m'enflammcr.  Ne  vous  mêlez  donc  point 
de  ma  conduite,  vous  renverseriez  sans  doute 
tous  mes  projets,  de  quelque  manière  que  vous 


PREMIERE     1' ART  IE  4  I 

voulussiez  y  entrer.  Je  ne  veux  point  savoir  le 
succès  de  cette  lettre;  ne  troublez  pas  l'état  que 
je  me  prépare  :  il  me  semble  que  vous  pouvez 
être  content  des  maux  que  vous  me  causez  (quel- 
que dessein  que  vous  eussiez  fait  de  me  rendre 
malheureuse  .  Ne  m'ôtez  point  de  mon  incerti- 
tude; j'espère  que  j'en  ferai  avec  le  temps  quel- 
que chose  de  tranquille.  Je  vous  promets  de  ne 
vous  point  haïr  :  je  me  défie  trop  des  sentimens 
violens  pour  oser  l'entreprendre.  Je  suis  per- 
suadée que  je  trouverois  peut-être  en  ce  pays 
un  amant  plus  fidèle;  mais,  hélas!  qui  pourra 
me  donner  de  l'amour  ?  La  passion  d'un  autre 
m'occupera-t-elle?  La  mienne  a-t-elle  pu  quel- 
que chose  sur  vous?  N'éprouvé-je  pas  qu'un 
cœur  attendri  n'oublie  jamais  ce  qui  l'a  fait  aper- 
cevoir des  transports  qu'il  ne  connoissoit  pas  et 
dont  il  étoit  capable  ;  que  tous  ses  mouvemens 
sont  attachés  à  l'idole  qu'il  s'est  faite;  que  ses 
premières  idées,  et  que  ses  premières  blessures 
ne  peuvent  être  ni  guéries  ni  effacées;  que  tou- 
tes les  passions  qui  s'offrent  à  son  secours,  et  qui 
font  des  efforts  pour  le  remplir  et  pour  le  con- 
tenter, lui  promettent  vainement  une  sensibilité 
qu'il  ne  retrouve  plus  ;  que  tous  les  plaisirs  qu'il 

6 


4'2  LETTRES    PORTUGAISES 

cherche,  sans  aucune  envie  de  les  rencontrer,  ne 
servent  qu'à  lui  faire  bien  connoître  que  rien  ne 
lui  est  si  cher  que  le  souvenir  de  ses  douleurs? 
Pourquoi  m'avez-vous  fait  connoître  l'imperfec- 
tion et  le  désagrément  d'un  attachement  qui  ne 
doit  pas  durer  éternellement,  et  les  malheurs  qui 
suivent  un  amour  violent  lorsqu'il  n'est  pas  ré- 
ciproque? Et  pourquoi  une  inclination  aveugle 
et  une  cruelle  destinée  s'attachent-elles,  d'ordi- 
naire, à  nous  déterminer  pour  ceux  qui  seroient 
sensibles  pour  quelque  autre  ? 

Quand  même  je  pourrois  espérer  quelque 
amusement  dans  un  nouvel  engagement,  et  que 
je  trouverois  quelqu'un  de  bonne  foi,  j'ai  tant 
de  pitié  de  moi-même  que  je  ferois  beaucoup  de 
scrupule  de  mettre  le  dernier  homme  du  monde 
en  l'état  où  vous  m'avez  réduite  ;  et  quoique  je 
ne  sois' pas  obligée  à  vous  ménager,  je  ne  pour- 
rois  me  résoudre  à  exercer  sur  vous  une  ven- 
geance si  cruelle,  quand  même  elle  dépendroit 
de  moi  par  un  changement  que  je  ne  prévois  pas. 

Je  cherche  dans  ce  moment  à  vous  excuser,  et 
je  comprends  bien  qu'une  religieuse  n'est  guère 
aimable  d'ordinaire.  Cependant  il  semble  que  si 
on  étoit  capable  de  raisonner  sur  les  choix  qu'on 


PREMIERE     PARTIE  43 

fait,  on  dcvroit  plutôt  s'attacher  à  elles  qu'aux 
autres  femmes.  Rien  ne  les  empêche  de  penser 
incessamment  à  leur  passion  :  elles  ne  sont  point 
détournées  par  mille  choses  qui  dissipent  et  qui 
occupent  dans  le  monde.  Il  me  semble  qu'il 
n'est  pas  fort  agréable  de  voir  celles  qu'on  aime, 
toujours  distraites  par  mille  bagatelles  ;  et  il 
faut  avoir  bien  peu  de  délicatesse  pour  souffrir 
sans  en  être  au  désespoir)  qu'elles  ne  parlent 
que  d'assemblées,  d'ajustemens  et  de  promena- 
des. On  est  sans  cesse  exposé  à  de  nouvelles 
jalousies  :  elles  sont  obligées  à  des  égards,  à  des 
complaisances,  à  des  conversations.  Oui  peut 
s'assurer  qu'elles  n'ont  aucun  plaisir  dans  toutes 
ces  occasions,  et  qu'elles  souffrent  toujours  leurs 
maris  avec  un  extrême  dégoût  et  sans  aucun 
consentement?  Ah!  qu'elles  doivent  se  défier 
d'un  amant  qui  ne  leur  fait  pas  rendre  un  compte 
bien  exact  là-dessus,  qui  croit  aisément  et  sans 
inquiétude  ce  qu'elles  lui  disent,  et  qui  les  voit 
avec  beaucoup  de  confiance  et  de  tranquillité 
sujettes  à  tous  ces  devoirs.  Mais  je  ne  prétends 
pas  vous  prouver  par  de  bonnes  raisons  que  vous 
deviezm'aimer  ;  ce  sont  de  très-méchans  moyens, 
et  j'en  ai  employé  de    beaucoup   meilleurs  qui 


44 


LETTRES     PORTUGAISES 


ne  m'ont  pas  réussi.    Je  connois  trop  bien  mon 
destin  pour  tâcher  à  le  surmonter  :  je  serai  mal- 
heureuse toute  ma  vie  !  Ne  l'étois-je  pas  en  vous 
voyant  tous  les  jours  ?  Je  mourois  de  frayeur  que 
vous  ne  me  fussiez  pas  fidèle;  je  voulois  vous 
voir  à  tous  momens,  et  cela  n'étoit  pas  possible; 
j'étois  troublée  par  le  péril  que  vous  couriez  en 
entrant  dans  ce  couvent  ;  je  ne  vivois  pas  lorsque 
vous  étiez  à  l'armée;  j'étois  au    désespoir   de 
n'être  pas  plus  belle  et  plus  digne  de  vous  ;  je 
murmurois  contre  la  médiocrité  de  ma  condition; 
je  croyois  souvent  que   l'attachement  que  vous 
me  paroissiez  avoir  pour  moi  vous  pourroit  faire 
quelque  tort;  il  me  sembloit  que  je  ne  vous  ai- 
mois   pas  assez  ;   j'appréhendois  pour  vous    la 
colère  de  mes  parens,  et  j'étois  enfin  dans  un 
état  aussi  pitoyable  que  celui  où  je  suis  pré- 
sentement.  Si  vous  m'eussiez  donné    quelques 
témoignages  de  votre  passion  depuis  que  vous 
n'êtes  plus  en   Portugal,  j'aurois  fait  tous  mes 
efforts  pour  en  sortir  ;  je  me  fusse  déguisée  pour 
vous  aller  trouver.  Hélas!  qu'est-ce  que  je  fusse 
devenue,  si  vous  ne  vous  fussiez  plus  soucié  de 
moi  après  que  j'eusse  été  en  France?  Quel  dé- 
sordre! quel  égarement!  quel  comble  de  honte 


PREMIERE     PARTIE 


pour  ma  famille  qui  m'est  fort  chère  depuis  que 
je  ne  vous  aime  plus  !  Vous  voyez  bien  que  je 
connois  de  sens  4  froid  qu'il  étoit  possible  que  je 
fusse  encore  plus  a  plaindre  que  je  ne  suis  ;  et 
je  vous  parle  au  moins  raisonnablement  une  fois 
en  ma  vie.  Que  ma  modération  vous  plaira!  et 
que  vous  serez  content  de  moi  !  Je  ne  veux  point 
le  savoir;  je  vous  ai  déjà  prié  de  ne  m'écrire 
plus,  et  je  vous  en  conjure  encore. 

N'avez-vous  jamais  fait  quelque  réflexion  sur 
la  manière  dont  vous  m'avez  traitée  ?  Ne  pensez- 
vous  jamais  que  vous  m'avez  plus  d'obligation 
qu'à  personne  du  monde  ?  Je  vous  ai  aimé  comme 
une  insensée.  Que  de  mépris  j'ai  eu  pour  toutes 
choses  !  Votre  procédé  n'est  point  d'un  honnête 
homme.  Il  faut  que  vous  ayez  eu  pour  moi  de 
l'aversion  naturelle,  puisque  vous  ne  m'avez  pas 
aimce  épcrdument.  Je  me  suis  laissé  enchanter 
par  des  qualités  très-médiocres.  Qu'avez-vous 
fait  qui  dût  me  plaire?  Quel  sacrifice  m'avez- 
vous  fait  ?  N'avez-vous  pas  cherché  mille  autres 
plaisirs  ?  Avez-vous  renoncé  au  jeu  et  à  la  chasse  ? 
N'étes-vous  pas  parti  le  premier  pour  aller  à 
l'armée?  N'en  ètes-vous  pas  revenu  après  tous 
les  autres?  Vous  vous  y  êtes  exposé  follement, 


46  LETTRES     PORTUGAISES 

quoique  je  vous  eusse  prié  de  vous  ménager 
pour  l'amour  de  moi.  Vous  n'avez  point  cherché 
les  moyens  de  vous  établir  en  Portugal,  où  vous 
étiez  estimé.  Une  lettre  de  votre  frère  vous  en 
a  fait  partir  sans  hésiter  un  moment;  et  n'ai-je 
pas  su  que,  durant  le  voyage,  vous  avez  été  de 
la  plus  belle  humeur  du  monde.  Il  faut  avouer 
que  je  suis  obligée  à  vous  haïr  mortellement. 
Ah!  je  me  suis  attiré  tous  mes  malheurs.  Je 
vous  ai  d'abord  accoutumé  à  une  grande  passion 
avec  trop  de  bonne  foi,  et  il  faut  de  l'artifice 
pour  se  faire  aimer;  il  faut  chercher  avec  quel- 
que adresse  les  moyens  d'enflammer,  et  l'amour 
tout  seul  ne  donne  point  de  l'amour.  Vous  vou- 
liez que  je  vous  aimasse  ;  et  comme  vous  aviez 
formé  ce  dessein,  il  n'y  a  rien  que  vous  n'eus- 
siez fait  pour  y  parvenir.  Vous  vous  fussiez  même 
résolu  à  m'aimer  s'il  eût  été  nécessaire;  mais 
vous  avez  connu  que  vous  pouviez  réussir  dans 
votre  entreprise  sans  passion,  et  que  vous  n'en 
aviez  aucun  besoin.  Quelle  perfidie!  Croyez-vous 
avoir  pu  impunément  me  tromper  !  Si  quelque 
hasard  vous  ramenoit  en  ce  pays,  je  vous  déclare 
que  je  vous  livrerai  à  la  vengeance  de  mes  pa- 
rens. J'ai  vécu  longtemps  dans  un  abandonne- 


PREMIERE     PARTIE 


47 


ment  et  dans  une  idolâtrie  qui  me  donne  de 
l'horreur,  et  mon  remords  me  persécute  avec  une 
rigueur  insupportable.  Je  sens  vivement  la  honte 
des  crimes  que  vous  m'avez  fait  commettre, 
et  je  n'ai  plus,  hélas  !  la  passion  qui  m'empê- 
choit  d'en  connoître  l'ériormité.  Quand  est-ce 
que  mon  cœur  ne  sera  plus  déchiré  ?  Quand  est- 
ce  que  je  serai  délivrée  de  cet  embarras  cruel  ? 
Cependant,  je  crois  que  je  ne  vous  souhaite 
point  de  mal,  et  que  je  me  résoudrois  à  consen- 
tir que  vous  fussiez  heureux;  mais  comment 
pourrez-vous  l'être,  si  vous  avez  le  cœur  bien 
fait  ?  Je  veux  vous  écrire  une  autre  lettre,  pour 
vous  faire  voir  que  je  serai  peut-être  plus  tran- 
quille dans  quelque  temps.  Que  j'aurai  de  plai- 
sir de  pouvoir  vous  reprocher  vos  procédés  in- 
justes, après  que  je  n'en  serai  plus  si  vivement 
touchée  ;  et  lorsque  je  vous  ferai  connoitre  que 
je  vous  méprise,  que  je  parle  avec  beaucoup 
d'indifférence  de  votre  trahison,  que  j'ai  oublié 
tous  mes  plaisirs  et  toutes  mes  douleurs,  et  que 
je  ne  me  souviens  de  vous  que  lorsque  je  veux 
m'en  souvenir!  Je  demeure  d'accord  que  vous 
avez  de  grands  avantages  sur  moi,  et  que  vous 
m'avez  donné  une  passion  qui  m'a  fait  perdre  la 


48  LETTRES     PORTUGAISES 

raison;  mais  vous  devez  en  tirer  peu  de  vanité. 
J'étois  jeune,  j'étois  crédule;  on  m'avoit  enfer- 
mée dans  ce  couvent  depuis   mon   enfance;  je 
n'avois  vu  que  des  gens  désagréables  ;  je  n'a- 
vois  jamais  entendu  les  louanges  que  vous  me 
donniez  incessamment;  il   me   sembloit  que  je 
vous  devois  les  charmes  et  la  beauté  que  vous 
me  trouviez  et  dont  vous  me  faisiez  apercevoir  ; 
j'entendois  dire  du  bien  de  vous;  tout  le  monde 
me  parloit  en  votre  faveur  :  vous  faisiez  tout  ce 
qu'il  falloit  pour  me  donner  de  l'amour.  Mais  je 
suis  enfin  revenue  de  cet  enchantement  :  vous 
m'avez  donné  de  grands  secours,  et  j'avoue  que 
j'enavois  un  extrême  besoin.  En  vous  renvoyant 
vos  lettres,  je  garderai  soigneusement  les  deux 
dernières  que  vous  m'avez  écrites;  et  je  les  re- 
lirai encore  plus  souvent  que  je  n'ai  lu  les  pre- 
mières, afin  de  ne  retomber  plus  dans  mes  foi- 
blesses.  Ah!  qu'elles  me  coûtent  cher,  et  que 
j'aurois  été  heureuse,  si  vous  eussiez  voulu  souf- 
frir que  je  vous  eusse  toujours  aimé!  Je  connois 
bien  que  je  suis  encore   un  peu  trop  occupée 
de  mes  reproches  et  de  votre  infidélité  ;  mais 
souvenez-vous  que  je  me  suis  promis  un   état 
plus  paisible  et  que  j'y  parviendrai,  ou   que  je 


PREMIERE     1' ARTIE 


49 


prendrai  contre  moi  quelque  résolution  extrême, 
que  vous  apprendrez  sans  beaucoup  de  déplaisir. 
Mais  je  ne  veux  plus  rien  de  vous;  je  suis  une 
folle  de  redire  les  mêmes  choses  si  souvent.  11 
faut  vous  quitter  et  ne  penser  plus  à  vous;  je 
crois  même  que  je  ne  vous  écrirai  plus.  Suis-je 
obligée  de  vous  rendre  un  compte  exact  de  tous 
mes  divers  mouvemens? 


DEUXIÈME   PARTIE 


AU   LECTEUR 


E  bruit  qu'a  fait  la  traduction  des 
cinq  Lettres  Portugaises  a  donné  le 
désir  à  quelques  personnes  de  qua- 
lité d'en  traduire  quelques  nouvelles, 
qui  leur  sont  tombées  entre  les  mains.  Les  pre- 
mières ont  tu  tant  de  cours  dans  le  monde,  que 
l'on  devoit  appréhender  avec  justice  d'exposer 
rrlles-ci  en  public;  mais  comme  elles  sont  d'une 
femme  du  monde  qui  écrit  d'un  style  différent  de 
celui  d'une  rcligicuse>  j'ai  cru  que  cette  différence 
pourrait  plaire,  et  que  peut-être  l'ouvrage  n'est 
pas  si  désagréable  qu'on  ne  me  sache  quelque  gré 
de  U  donner  au  public. 


^v^^ii^i^>*fc*^T*«^  - 


DEUXIEME    PARTIE 


LETTRE    PREMIÈRE 


!l  est  donc  possible  que  vous  ayez 
'été  un  moment  en  colère  contre 
moi;  et  qu'avec  une  passion  la  plus 
tendre  et  la  plus  délicate  qui  fut 
jamais,  je  vous  aie  donné  un  instant  de  chagrin  ! 
Hélas!  de  quel  remords  ne  serois-je  point  ca- 
pable si  je  manquois  à  la  fidélité  que  je  vous 
dois;  puisque  je  ne  m'accuse  que  d'un  excès  de 
délicatesse  ,  et  que  je  ne  puis  me  pardonner 
votre  courroux?  Mais  pourquoi  faut-il  qu'il  m<- 


56  LETTRES     PORTUGAISES 

donne  ce  remords?  N'ai-je  pas  eu  raison  de  me 
plaindre,   et  n'offenserois-je   pas  votre    propre 
passion  si  j'avois  pu  souffrir,  sans  murmure,  que 
vous    ayez    la    force    de    me    cacher    quelque 
chose?  Hé,   bon   Dieu!   je  fais   des  reproches 
continuels  à    mon  âme   de  ce  qu'elle   ne  vous 
découvre  pas  assez  l'ardeur  de  ses  mouvemens, 
et  vous  voulez  me  cacher  tous  les  secrets  de  la 
vôtre  !    Quand  mes   regards  sont  trop  languis- 
sans,    il   me  semble  qu'ils   ne  servent  que   ma 
tendresse,  et  qu'ils  volent  quelque  chose  à  mon 
ardeur.   S'ils  sont  trop  vifs ,  ma  langueur  leur 
fait  le  même  reproche,  et  avec  les  actions  du 
monde  les  plus  parlantes,  je  crois  n'en  pas  assez 
dire ,  pendant  que  vous  me  faites  des  réserves 
d'une  bagatelle.  Ah!  que  ce  procédé  m'a  tou- 
chée, et  que  je  vous  aurois  fait  de  pitié,  si  vous 
aviez   pu   voir   tout   ce    qu'il   m'a  fait  penser! 
Mais  pourquoi  suis -je  si   curieuse?   Pourquoi 
veux-je  lire  dans  une  âme  où  je  ne  trouverois 
que  de  la  tiédeur,  et  peut-être  de  l'infidélité? 
C'est  votre  honnêteté  propre  qui  vous  rend  si 
réservé,  et  je  vous  ai  de  l'obligation  de  votre 
mystère.  Vous  voulez  m'épargner  la  douleur  de 
connoître  toute  votre  indifférence,  et  vous  ne 


DIOZt  EMI     PARTIE  57 

dissimulez  vos  sentimens  que  par  pitié  pour 
ma  foiblesse.  Hélas!  que  ne  m'avez-vous  paru 
tel  dans  les  commencemens  de  notre  connois- 
sance!  peut-être  que  mon  cœur  se  fût  réglé  sur 
le  vôtre.  Mais  vous  ne  vous  êtes  résolu  à 
m'aimer  avec  peu  d'empressement  que  quand 
vous  avez  reconnu  que  j'en  avois  jusque*  à  la 
fureur.  Ce  n'est  pourtant  pas  par  tempérament 
que  vous  êtes  si  retenu.  Vous  êtes  emporté,  je 
l'éprouvai  hier  au  soir.  Mais,  hélas!  votre 
emportement  n'est  pas  fait  pour  le  courroux,  et 
vous  n'êtes  sensible  qu'à  ce  que  vous  croyez 
ta  outrages.  Ingrat,  que  vous  a  fait  l'amour 
pour  être  si  mal  partagé?  Que  n'employez- 
vous  cette  impétuosité  pour  répondre  à  la 
mienne?  Pourquoi  faut-il  que  ces  démarches 
précipitées  ne  se  fassent  pas  pour  avancer  les 
momens  de  notre  félicité?  Et  qui  diroit  en 
vous  voyant  si  prompt  à  sortir  de  ma  chambre, 
quand  le  dépit  vous  en  chasse,  que  vous  êtes  si 
lent  à  y  venir,  quand  l'amour  vous  y  appelle? 
Mais  je  mérite  bien  ce  traitement  :  j'ai  pu 
vous  ordonner  quelque  chose.  Est-ce  à  un 
cœur  tout  à  vous  à  entreprendre  de  vous 
donner  des  lois?  Allez,  vous  avez  bien  fait  de 


58  LETTRES     PORTUGAISES 

l'en  punir,  et  je  devrois  mourir  de  honte  d'avoir 
cru  être  maîtresse  d'aucun  de  mes  mouvemens. 
Ah!   que  vous  savez  bien  comme  il  faut  châtier 
cette  espèce  de  révolte.  Vous  souvient-il  de  la 
tranquillité  apparente  avec  laquelle  vous  m'of- 
frîtes, hier  au  soir,  de  m'aider  à  ne  plus  vous 
voir?  Avez-vous  bien  pu  m'offrir  ce  remède,  ou 
pour  mieux  dire,  m'avez-vous  cru  capable  de 
l'accepter?    car    dans    la    délicatesse    de    mon 
amour,  il  me  seroit  bien  plus  douloureux  de  me 
voir  soupçonnée   d'un   crime,  que  de  vous  en 
voir  commettre  un.  Je  suis  plus  jalouse  de  ma 
passion  que  de  la  vôtre,  et  je  vous  pardonnerois 
plus  aisément  une  infidélité  que  le  soupçon  de 
me  la  voir  faire  :  oui,  c'est  de  moi-même  que  je 
veux   être   contente    plutôt    que  de   vous.    Ma 
tendresse  m'est  si  précieuse ,  et  l'estime  que  je 
fais  de  vous  m'y  fait  trouver  tant  de  gloire,  que 
je   ne   sais  point  de  plus  grand  crime  que   de 
vous    en    laisser    douter.     Mais    comment   en 
douteriez-vous?  Tout  vous  le  persuade  et  dans 
votre  cœur  et  dans  le   mien.  Vous  n'avez  pas 
une   négligence   qui   ne    vous  apprenne  que  je 
vous  aime  jusqu'à  l'adoration;  et  l'amour  m'a 
si  bien  appris  l'art  de  tirer  du  profit  de  toutes 


DEUXIÈME     PARTIE  5o, 

choses,  qu'il  n'y  a  pas  jusques  à  la  retenue  de 
mes  caresses  qui  ne  vous  convainque  de  l'excès 
de  ma  passion.  N'avez-vous  jamais  remarqué 
cet  effet  de  ma  complaisance?  Combien  de  fois 
ai-je  retenu  les  transports  de  ma  joie  à  votre 
arrivée,  parce  qu'il  me  sembloit  remarquer  dans 
vos  yeux  que  vous  me  vouliez  plus  de  modé- 
ration ?  Vous  m'auriez  fait  grand  tort  si  vous 
n'aviez  pas  observé  ma  contrainte  dans  ces 
occasions;  car  ces  sortes  de  sacrifices  sont  les 
plus  pénibles  pour  moi ,  que  je  vous  aie  jamais 
faits;  mais  je  ne  vous  les  reproche  point.  Que 
m'importe  que  je  sois  parfaitement  heureuse, 
pourvu  que  ce  qui  manque  à  mon  bonheur 
augmente  le  vôtre?  Si  vous  étiez  plus  empressé, 
jaurois  le  plaisir  de  me  croire  plus  aimée;  mais 
vous  n'auriez  pas  celui  de  l'être  tant.  Vous 
croiriez  devoir  quelque  chose  à  votre  amour,  et 
j'ai  la  gloire  de  voir  que  vous  ne  devez  rien 
qu'à  mon  inclination.  N'abusez  pourtant  pas  de 
cette  générosité  amoureuse,  et  n'allez  pas  vous 
aviser  de  la  pousser  jusques  à  m'arracher  le  peu 
d'empressement  qui  vous  reste  ;  au  contraire, 
soyez  généreux  à  votre  tour,  et  venez  me  pro- 
tester que  le  désintéressement  de  ma  tendresse 


6o 


LETTRES    PORTUGAISES 


augmente  la  vôtre;  que  je  ne  hasarde  rien 
quand  je  crois  mettre  tout  au  hasard,  et  que 
vous  êtes  aussi  tendre  et  aussi  fidèle,  que  je 
suis  tendrement  et  fidèlement  à  vous. 


LETTRE  II 


ans  mentir,  cette  dame  d'hier  au 
;soir  est  bien  laide;  elle  danse  d'un 

méchant  air,  et  le  comte  de  Cugne 
^avoit  eu  grand  tort  de  la  dé- 
peindre comme  une  belle  personne.  Comment 
pûtes- voua  demeurer  si  longtemps  auprès  d'elle  ? 
Il  me  sembloit,  à  l'air  de  son  visage,  que  ce 
qu'elle  vous  disoit  n'étoit  point  spirituel.  Ce- 
pendant vous  avez  causé  avec  elle  une  partie  du 
temps  que  l'assemblée  a  duré,  et  vous  avez  eu 
la  dureté  de  me  dire  que  sa  conversation  ne 
vous  avoit  pas  déplu.  Que  vous  disoit-elle  donc 
de  si  charmant?  Vous  apprenoit-elle  des  nou- 
velles de  quelque  dame  de  France  qui  vous  soit 
chère,  ou  si  elle  commençoit  à  vous  le  devenir 
elle-même?  car  il   n'y  a  que  l'amour  qui  puisse 


6-2  LETTRES    PORTUGAISES 

faire  soutenir  une  si  longue  conversation.  Je  ne 
trouvai  point  vos  François  nouveaux  arrivés  si 
agréables,  j'en  fus  obsédée  tout  le  soir,  ils  me 
dirent  tout  ce  qu'ils  purent  imaginer  de  plus 
joli,  et  je  voyois  bien  qu'ils  PafTectoicnt  ;  mais 
ils  ne  me  divertirent  point,  et  je  crois  que  ce 
sont  leurs  discours  qui  m'ont  causé  la  migraine 
effroyable  que  j'ai  eue  toute  la  nuit.  Vous  ne  le 
sauriez  point  si  je  ne  vous  l'apprenois.  Vos 
gens  sont  occupés  sans  doute  à  aller  savoir 
comme  cette  heureuse  Françoise  se  trouve  de  la 
fatigue  d'hier  au  soir;  car  vous  la  fîtes  assez 
danser  pour  la  faire  malade.  Mais  qu'a-t-elle  de 
si  charmant?  la  croyez -vous  plus  tendre  et  plus 
fidèle  qu'une  autre?  lui  avez -vous  trouvé  une 
inclination  plus  prompte  à  vous  vouloir  du  bien 
que  celle  que  je  vous  ai  fait  paraître?  Non  sans 
doute,  cela  ne  se  peut  pas;  vous  savez  bien 
que,  pour  vous  avoir  vu  passer  seulement,  je 
perdis  tout  le  repos  de  ma  vie,  et  que,  sans 
m'arrêter  à  mon  sexe  et  à  ma  naissance,  je 
courus  la  première  aux  occasions  de  vous  voir 
une  seconde  fois.  Si  elle  en  a  fait  davantage, 
elle  est  à  votre  lever  ce  matin,  et  le  petit  Durino 
la  trouvera  sans  doute   assise   auprès  de  votre 


DEUXIÈME     PARTIE  63 

chevet.  Je  le  souhaite  pour  votre  félicité  : 
j'aime  si  fort  votre  joie,  que  je  consens  à  la 
faire  toute  ma  vie  aux  dépens  de  la  mienne 
propre,  et  si  vous  voulez  régaler  ce  bel  objet  de 
la  lecture  de  cette  lettre  ici ,  vous  le  pouvez 
faire  sans  scrupule.  Ce  que  je  vous  écris  ne  sera 
pas  inutile  à  l'avancement  de  vos  affaires;  j'ai 
un  nom  connu  dans  ce  royaume ,  on  m'y  a  tou- 
jours flattée  de  quelque  beauté,  et  j'avois  cru  en 
avoir  jusques  au  moment  que  votre  mépris  m'a 
désabusée.  Proposez-moi  donc  pour  exemple  à 
votre  nouvelle  conquête,  dites-lui  que  je  vous 
aime  jusques  à  la  folie;  je  veux  bien  en  tomber 
d'accord,  et  j'aime  mieux  contribuer  à  ma  perte 
par  un  aveu  que  de  nier  une  passion  si  chère. 
Oui,  je  vous  aime  mille  fois  plus  que  moi- 
même.  Au  moment  que  je  vous  écris,  je  sui-> 
jalouse,  je  l'avoue;  votre  procédé  d'hier  a  mis 
la  rage  dans  mon  cœur,  et  je  vous  crois  infi- 
dèle, puisqu'il  faut  vous  dire  tout.  Mais, 
malgré  tout  cela,  je  vous  aime  plus  qu'on  n'.i 
jamais  aimé.  Je  hais  la  marquise  de  Furtado,  de 
vous  avoir  donné  l'occasion  de  voir  cette  nou- 
velle venue.  Je  voudrois  que  la  marquise  de 
Castro  n'eût  jamais  été,  puisque  c'étoit  à  ces 


64  LETTRES     PORTUGAISES 

noces  que  vous  deviez  me  donner  la  douleur 
que  je  ressens.  Je  hais  celui  qui  a  inventé  la 
danse,  je  me  hais  moi-même,  et  je  hais  la  Fran- 
çoise mille  fois  plus  que  tout  le  reste  ensemble; 
mais  de  tant  de  haines  différentes,  aucune  n'a 
eu  l'audace  d'aller  jusques  à  vous.  Vous  me  parois- 
sez  toujours  aimable.  Sous  quelque  forme  où  je 
vous  regarde,  et  jusques  aux  pieds  de  cette 
cruelle  rivale  qui  vient  troubler  toute  ma  féli- 
cité, je  vous  trouvois  mille  charmes  qui  n'ont 
jamais  été  qu'en  vous.  J'étois  même  si  sotte 
que  je  ne  pouvois  m'empêcher  d'être  ravie 
qu'on  vous  les  trouvât  comme  moi;  et  bien  que 
je  sois  persuadée  que  c'est  à  cette  opinion  que  je 
devrai  peut-être  la  perte  de  votre  cœur,  j'aime 
mieux  me  voir  condamnée  à  cet  abîme  de  dé- 
sespoir que  de  vous  souhaiter  une  louange  de 
moins.  Mais  comment  est-ce  que  l'amour  peut 
faire  pour  accorder  tant  de  choses  opposées? 
Car  il  est  certain  qu'on  ne  peut  pas  avoir  plus 
de  jalousie  pour  tout  ce  qui  vous  approche  que 
j'en  ai,  et  cependant  j'irois  au  bout  du  monde 
vous  chercher  de  nouveaux  admirateurs.  Je 
hais  cette  Françoise  d'une  haine  si  acharnée. 
qu'il  n'y  a  rien  de  si  cruel  que  je  ne  me  croie 


DEUXIÈME    PARTIE  63 

capable  de  faire  pour  la  détruire  :  et  je  lui 
souhaiterois  la  félicité  d'être  aimée  de  vous,  si 
je  pensois  que  cet  amour  vous  rendît  plus  heu- 
reux que  vous  ne  l'êtes.  Oui,  je  sens  bien  que 
j'aime  tant  votre  joie,  je  me  trouve  si  heureuse 
quand  je  vous  vois  content,  que  s'il  falloit 
immoler  tout  le  plaisir  de  ma  vie  à  un  instant 
du  vôtre,  je  le  ferois  sans  balancer.  Pourquoi 
n'êtes-vous  pas  comme  cela  pour  moi?  Ah  !  que 
si  vous  m'aimiez  autant  que  je  vous  aime,  que 
nous  aurions  de  bonheur  l'un  et  l'autre!  Votre 
félicité  feroit  la  mienne,  et  la  vôtre  en  seroit 
bien  plus  parfaite.  Aucune  personne  sur  la  terre 
n'a  tant  d'amour  dans  le  cœur  que  j'en  ai  ; 
nulle  ne  connoît  si  bien  ce  que  vous  valez;  et 
vous  me  ferez  mourir  de  pitié,  si  vous  êtes 
capable  de  vous  attacher  à  quelque  autre,  après 
avoir  été  accoutumé  à  mes  manières  d'aimer  : 
croyez-moi,  mon  cher,  vous  ne  sauriez  être 
heureux  qu'avec  moi.  Je  connois  les  autres 
femmes  par  moi-même,  et  je  sens  bien  que 
l'amour  n'a  fait  naître  que  moi  sur  la  terre  pour 
vous.  De  quoi  deviendroit  toute  votre  délica- 
tesse, si  elle  ne  trouvoit  plus  mon  cœur  pour  y 
répondre?  ces  regards  si   éloquens  et  si  bien 

9 


66 


LETTRES     PORTUGAISES 


entendus  seroient  -  ils  secondés  par  d'autres 
yeux  comme  ils  le  sont  par  les  miens?  Non,  cela 
n'est  pas  possible  ;  seuls  nous  savons  bien 
aimer  ;  et  nous  mourrions  de  chagrin  l'un  et 
l'autre  si  nos  deux  âmes  avoient  trouvé  quelque 
assortiment  qui  n'eût  pas  été  elles-mêmes. 


LETTRE   III 


Iuand  donc  finira  votre  absence? 
iPasserez-vous  encore  aujourd'hui 
[sans  revenir  à  Lisbonne,  et  ne  vous 
,  souvenez-vous  point  qu'il  y  a  déjà 
deux  jours  que  vous  êtes  parti?  Pour  moi,  je 
pense  que  vous  avez  envie  de  me  trouver  morte 
à  votre  retour;  et  c'est  moins  pour  accompagner 
le  Roi  à  la  visite  des  vaisseaux  que  vous  avez 
quitté  la  Cour  que  pour  vous  défendre  d'une 
maîtresse  incommode.  En  effet,  je  le  suis  au 
dernier  point,  il  faut  en  tomber  d'accord;  je  ne 
suis  jamais  contente  ni  de  vous  ni  de  moi- 
même.  Une  absence  de  vingt-quatre  heures  me 
met  à  la  mort,  et  ce  qui  seroit  un  excès  de  féli- 
cité pour  une  autre  n'en  est  pas  toujours  une 
pour  moi.  Tantôt  il  me  semble  que  vous  n'en 


68  LETTRES    PORTUGAISES 

avez  pas  assez,  d'autres  fois  je  vous  en  trouve 
tant  que  je  crains  de  ne  la  pas  faire  toute  seule; 
et  il  n'y  a  pas  jusques  à  mes  transports  qui  ne 
me  chagrinent,  quand  je  crois  m'apercevoir  que 
vous  ne  les  remarquez  pas  assez  bien.  Vos  dis- 
tractions me  font  peur;  je  voudrois  vous  voir 
tout  renfermé  dans  vous-même  lorsque  j'y  fais 
tout  ce  qui  s'y  passe,  et  quand  vous  manquez  à 
en  sortir  pour  examiner  mes  emportemens, 
vous  me  mettez  au  désespoir.  Je  ne  suis  pas 
sage,  je  l'avoue,  mais  le  moyen  de  l'être  et 
d'avoir  autant  d'amour  que  j'en  ai?  Je  sais  bien 
qu'il  seroit  de  la  raison  d'être  en  repos  au  mo- 
ment que  j'écris.  Vous  n'êtes  qu'à  deux  pas  de 
la  ville,  votre  devoir  vous  y  retient,  et  la  mala- 
die de  mon  frère  m'auroit  empêchée  de  vous 
voir  depuis  que  vous  êtes  absent;  de  plus,  il  n'y 
a  point  de  femmes  où  vous  êtes,  et  c'est  une 
grande  inquiétude  hors  de  mon  cœur.  Mais, 
hélas!  qu'il  y  en  est  resté  d'autres,  et  qu'il  est 
vrai  qu'une  amante  se  fait  des  tourmens  de 
toutes  choses  quand  elle  aitne  autant  que  je 
fais!  Ces  armes,  ces  vaisseaux,  cet  équipage  de 
guerre,  vont  vous  désaccoutumer  des  plaisirs 
pacifiques  de  l'amour.   Peut-être  à  l'heure  qu'il 


DEUXIÈME     PARTIE  69 

est,  vous  envisagez  le  moment  de  notre  sépara- 
tion comme  un  malheur  infaillible,  et  vous  com- 
mencez à  donner  des  raisons  à  votre  cœur  pour 
l'y  faire  résoudre.  Ah  !  la  vue  des  plus  grandes 
beautés  de  l'Europe  ne  seroit  pas  si  funeste 
pour  moi  que  celle  de  nos  canons,  s'il  est  vrai 
qu'ils  produisent  cet  effet  sur  votre  esprit.  Ce 
n'est  pas  que  je  veuille  combattre  votre  devoir; 
j'aime  votre  gloire  plus  que  je  ne  m'aime  moi- 
même,  et  je  sais  bien  que  vous  n'êtes  pas  né 
pour  passer  tous  vos  jours  auprès  de  moi  ;  mais 
je  voudrois  que  cette  nécessité  vous  donnât  au- 
tant d'horreur  qu'elle  m'en  donne,  que  vous  n'y 
pussiez  songer  sans  trembler,  et  que  toute  iné- 
vitable qu'une  séparation  vous  doive  paroître , 
vous  ne  puissiez  croire  de  la  supporter  sans 
mourir.  Ne  m'accusez  pas  toutefois  d'aimer  à 
voir  votre  désespoir;  vous  ne  verserez  jamais 
une  larme  que  je  ne  voulusse  essuyer.  Je  serai 
la  première  à  vous  prier  de  supporter  coura- 
geusement ce  qui  m'arrachera  la  vie  par  un  ex- 
cès de  douleur,  et  je  ne  me  consolerois  pas 
d'avoir  été  au  monde  si  je  croyois  que  mon  ab- 
sence vous  laissât  sans  consolation.  Que  veux-je 
donc?  Je   n'en  sais  rien.    Je  veux    vous   aimer 


7° 


LETTRES     PORTUGAISES 


toute  ma  vie  jusques  à  l'adoration;  je  veux,  s'il 
se  peut,  que  vous  m'aimiez  de  même;  mais  on 
ne  peut  vouloir  tout  cela  sans  vouloir  en  même 
temps   être   la    plus   folle   de    toutes   les   fem- 
mes. Que  cette  folie  ne  vous  dégoûte  pas  de 
moi  :  je   n'en  ai  jamais  été  capable  que   pour 
vous,  et  je  ne  voudrois  pas  la  changer  pour  la 
plus  solide  sagesse,  s'il  falloit,   pour  être  sage, 
vous  aimer  un  peu   moins  que  je  ne  fais.  Votre 
esprit  a    mille    charmes;   vous   m'avez   dit   que 
vous  en  trouvez  autant  dans  le   mien;  mais  je 
renoncerois  à  nous  en  voir  à  tous  deux  s'il  s'op- 
posoit  au   progrès  de  notre  folie.  C'est  l'amour 
qui  doit  régner  sur  toutes  les  fonctions  de  notre 
âme.  Tout  ce  qui  est  en  nous  doit  être  fait  pour 
lui,  et  pourvu  qu'il  soit  satisfait,  il  m'est  indif- 
férent que  la  raison  se  plaigne.  Avez-vous  été 
de  ce  sentiment  depuis  que  je  ne  vous  ai  vu? 
Je  tremble  de  peur  que  vous  n'ayez  eu  toute  la 
liberté  de  votre  esprit.    Mais  scroit-il  possible 
qu'il  vous  en  fût  resté  en  parlant  d'une  guerre 
qui  doit  vous  éloigner  de  moi?  Non,  vous  n'êtes 
pas  capable  de  cette  trahison;  vous  n'aurez  pas 
vu  un  soldat  qui  ne  vous  ait  arraché  un  soupir, 
et  j'aurai  le  plaisir  d'entendre  dire,   à  votre  re- 


DEUXIEME     PARTIE  yi 

tour,  que  votre  esprit  est  journalier  et  que  vous 
n'en  avez  point  eu  pendant  votre  voyage.    Pour 
moi,    je    suis    assurée   que    personne    ne   vous 
parlera  de  moi,   qui  ne  m'accuse  de   ce  défaut. 
Je  dis  des  extravagances  qui  étonnent  tous  ceux 
qui  m'entendent,  et  si  la  maladie  de  mon  frère 
n'autorisoit  mes  égaremens,   on  croiroit  parmi 
mon  domestique  que  je  suis  devenue  insensée. 
Il  ne  s'en  faut  guère   que  je  ne  la  sois  aussi. 
Vous  pouvez  juger  du  dérèglement  de  mon  es- 
prit par  celui  de  cette  lettre  ;  mais  voilà  comme 
vous  devez  m'en  vouloir.  Les  ravages  que  votre 
absence  a  faits  sur  mon  visage  doivent  vous  pa- 
roître  plus  agréables  que  la   fraîcheur  du    plus 
beau  teint,  et  je  me  trouverois  bien  horrible  si 
trois  jours  de  la  privation  de  votre  vue  ne  m'a- 
voient  point   enlaidie.  Que  deviendrai-je  donc 
si  je  la  perds  pour  six  mois?  Hélas!  on  ne  s'a- 
percevra point  du  changement  de  ma  personne, 
car  je  mourrai  en  me  séparant  de  vous.  Mais  il 
me  semble  entendre  quelque  bruit  dans  les  rues, 
et  mon  coeur  m'annonce  que  c'est  le  bruit  de 
votre  retour.  Ah!  mon  Dieu,  je  n'en  puis  plus  : 
si  c'est  vous  qui   arrivez,  et  que  je   ne  puisse 
vous  voir  en  arrivant,  je  vais  mourir   d'inquié- 


72  LETTRES     PORTUGAISES 

tude  et  d'impatience;  et  si  vous  n'arrivez  pas, 
après  l'espérance  que  je  viens  de  concevoir,  le 
trouble  et  la  révolution  des  mouvemens  de  mon 
âme  vont  m'ôter  le  sentiment. 


LETTRE  IV 


îuoi!  vous  serez  toujours  froid  et 
>paresseux,  et  rien  ne  pourra  trou- 
jbler  votre  tranquillité?  Que  faut-il 
.donc  faire  pour  l'ébranler?  Faut-il 
se  jeter  dans  les  bras  d'un  rival  à  votre  vue  ?  car, 
hors  ce  dernier  effet  d'inconstance  ,  que  mon 
amour  ne  me  permettra  jamais,  je  croyois  vous 
avoir  dû  faire  appréhender  tous  les  autres?  J'ai 
reçu  la  main  du  duc  d'Almeida  à  la  promenade; 
j'ai  affecté  d'être  auprès  de  lui  pendant  le  sou- 
per. Je  l'ai  regardé  tendrement  toutes  les  fois 
que  vous  avez  pu  le  remarquer;  je  lui  ai  même 
dit  des  bagatelles  à  l'oreille,  que  vous  pouviez 
prendre  pour  des  choses  d'importance,  et  je  n'ai 
pu  vous  faire  changer  de  visage.  Ingrat!  avez- 
vous  bien  l'inhumanité  d'aimer  si  peu  une  per- 
sonne qui  vous  aime  tant?  Mes  soins,  mes  fa- 


74 


LETTRES    PORTUGAISES 


vcurs  et  ma  fidélité  n'ont-ils  point  mérité  un 
moment  de  votre  jalousie?  Suis-je  si  peu  pré- 
cieuse pour  celui  qui  m'est  plus  précieux  que 
mon  repos  et  que  ma  gloire,  qu'il  puisse  envi- 
sager ma  perte  sans  frayeur?  Hélas!  l'ombre  de 
la  vôtre  me  fait  trembler.  Vous  ne  jetez  pas  un 
regard  sur  une  autre  femme  qui  ne  me  cause 
un  frisson  mortel:  vous  n'accordez  pas  une  ac- 
tion à  la  civilité  la  plus  indifférente,  qui  ne  me 
coûte  vingt-quatre  heures  de  désespoir  ;  et  vous 
me  voyez  parler  tout  un  soir  à  un  autre,  à  votre 
vue,  sans  témoigner  la  moindre  inquiétude!  Afy! 
vous  ne  m'avez  jamais  aimée,  et  je  sais  trop 
bien  comme  on  aime  pour  croire  que  des  senti- 
mens  si  opposés  aux  miens  puissent  s'appeler 
de  l'amour.  Que  ne  voudrois-je  point  faire  pour 
vous  punir  de  cette  froideur!  Il  y  a  des  mo- 
mens  où  je  suis  si  transportée  de  dépit  que  je 
souhaiterois  d'en  aimer  un  autre.  Mais  quoi! 
au  milieu  de  ce  dépit,  je  ne  vois  rien  au  monde 
d'aimable  que  vous!  Hier  même,  que  vos  tié- 
deurs vous  ôtoient  mille  charmes  pour  mes  yeux, 
jene  pouvoism'empêcherd'admirertoutesvos  ac- 
tions. Vos  dédains  avoient  je  ne  sais  quoi  de 
grand  qui  exprimoit  le  caractère  de  votre  âme, 


DEUXIEME     PARTIE  7} 

et  c'étoit  de  vous  que  je  parlois  à  l'oreille  du 
duc,  tant  je  suis  peu  la  maîtresse  des  occasions 
de  vous  offenser.  Je  mourois  d'envie  de  vous 
voir  faire  quelque  chose  qui  me  fournît  un  pré- 
texte de  vous  faire  une  brusquerie  publique  ; 
mais  comment  aurois-je  pu  vous  la  faire?  Ma 
colère  même  est  un  excès  d'amour,  et  dans  le 
moment  où  je  suis  outrée  de  rage  pour  votre 
tranquillité,  je  sens  bien  que  j'auroisdes  raisons 
de  la  défendre  si  je  ne  vous  aimois  jusqu'au 
dérèglement.  En  effet,  mon  frère  nous  obser- 
voit;  la  moindre  affectation  que  vous  eussiez 
témoignée  de  me  parler  m'auroit  perdue.  Mais 
ne  pouviez-vous  avoir  de  la  jalousie  sans  la  faire 
remarquer?  Je  me  connois  au  mouvement  de 
vos  yeux,  et  j'aurois  bien  vu  des  choses  dans 
vos  regards,  que  le  reste  de  la  compagnie  n'y 
auroit  pas  vues  comme  moi.  Hélas!  je  n'y  vis 
jamais  rien  de  tout  ce  que  j'y  cherchois.  J'avoue 
que  j'y  trouvai  de  l'amour,  mais  étoit-ce  de 
l'amour  qui  devoit  y  être  en  ce  temps-là?  Il 
falloit  y  trouver  du  dépit  et  de  la  rage;  il  falloit 
me  contredire  sur  tout  ce  que  je  disois,  me 
trouver  laide,  cajoler  une  autre  dame  à  ma  vue; 
enfin  il  falloit  être  jaloux,  puisque  vous   aviez 


76  LETTRES     PORTUGAISES 

des  sujets  appareils  de  l'être.  Mais,  au  lieu  de 
ces  effets  naturels  d'un  véritable  amour,  vous 
me  donnâtes  mille  louanges,  vous  prîtes  s  la 
même  main  que  j'avois  donnée  au  duc,  comme 
si  elle  n'avoit  pas  dû  vous  faire  horreur  !  et  je 
vis  l'heure  que  vous  alliez  me  féliciter  sur  ce 
que  le  plus  honnête  homme  de  notre  Cour  s'étoit 
attaché  auprès  de  moi  !  Insensible  que  vous  êtes, 
est-ce  comme  cela  que  l'on  aime,  et  êtes-vous 
aimé  de  moi  de  cette  sorte?  Ah  !  si  je  vous  avois 
cru  si  tiède  avant  que  de  vous  aimer  comme  je 
fais!  Mais  quoi?  quand  j'aurois  pu  voir  tout  ce 
que  je  vois,  et  plus  encore,  s'il  se  peut,  je  n'au- 
rois  pu  résister  au  penchant  de  vous  aimer.  C'a 
été  une  violence  d'inclination  dont  je  n'ai  pas 
été  la  maîtresse;  et  puis  quand  je  songe  aux 
momens  de  plaisir  que  cette  passion  m'a  cau- 
sés, je  ne  puis  me  repentir  de  l'avoir  conçue. 
Que  ne  ferois-je  point  si  j'étois  contente  de 
vous,  puisque  je  suis  si  transportée  d'amour 
dans  les  temps  où  j'ai  le  plus  de  sujet  de  m'en 
plaindre!  Mais  vous  en  savez  les  différences, 
vous  m'avez  vue  satisfaite,  vous  m'avez  vue  mé- 
contente; je  vous  ai  rendu  des  grâces,  je  vous 
ai  fait  des  plaintes  ;  et  dans  la  colère  comme  dans 


—  DEUXIEME     PARTIE  77 

la  rcconnoissance,  vous  m'avez  toujours  vue  la 
plus  passionnée  de  toutes  les  amantes!  Un  si 
beau  caractère  ne  vous  donnera-t-il  point  d'é- 
mulation? Aimez,  mon  cher  insensible,  aimez 
autant  que  vous  êtes  aimé!  il  n'y  a  de  plaisir 
véritable  pour  l'âme  que  dans  l'amour  :  l'excès 
de  la  joie  nait  de  l'excès  de  la  passion,  et  la 
tiédeur  fait  plus  de  tort  aux  gens  qui  en  sont 
capables  qu'à  ceux  contre  qui  elle  agit.  Ah!  si 
vous  aviez  bien  éprouvé  ce  que  c'est  qu'un  véri- 
table transport  amoureux  ,  combien  porteriez- 
vous  d'envie  à  ceux  qui  le  ressentent!  Je  ne 
voudrois  pas,  pour  votre  cœur  même,  être  ca- 
pable de  votre  tranquillité;  je  suis  jalouse  de 
mes  transports  comme  du  plus  grand  bien  que 
j'aie  jamais  possédé,  et  j'aimerois  mieux  être 
condamnée  à  ne  vous  voir  de  ma  vie  qu'à  vous 
voir  sans  emportement. 


LETTRE  V 


ST-CE  pour  éprouver  ma  docilité  que 
£  vous  m'écrivez  comme  vous  faites  ? 
ï>^ftou  s''l  est  possible  que  vous  pen- 
M&ti^^^u.  siez  tout  ce  que  vous  me  mandez 
pour  me  croire  capable  d'en  aimer  un  autre? 
Patience  :  bien  que  cette  opinion  blesse  mortel- 
lement ma  délicatesse,  je  l'ai  souvent  eue  de 
vous,  moi  qui  vous  aime  plus  qu'on  n'a  jamais 
aimé  !  Mais  de  croire  cette  infidélité  consommée, 
de  me  dire  des  injures  et  de  vouloir  me  persua- 
der que  je  ne  vous  verrai  jamais,  ah  !  c'est  là  ce 
que  je  ne  saurois  supporter.  J'ai  été  jalouse,  et 
quand  on  aime  parfaitement  on  n'est  point  sans 
jalousie;  mais  je  n'ai  jamais  été  brutale,  je  n'ai 
jamais  perdu  votre  idée  de  vue;  et  dans  le  plus 
fort  de  mon  dépit,  je  me  suis  toujours  souvenue 


DEUXIÈME     PARTIE 


79 


que  vous  étiez  celui  que  je  soupçonnois.  Ali  ! 
que  je  vois  de  défauts  dans  votre  passion  ! 
que  vous  savez  mal  aimer,  et  qu'il  est  aisé  de 
concevoir  que  vous  n'avez  point  d'amour  dans 
le  cœur,  puisque  tout  ce  que  vous  laissez  échap- 
per sans  étude  est  si  peu  digne  du  nom  d'amour  ! 
Quoi!  ce  cœur  que  j'ai  acheté  de  tout,  le  mien, 
ce  cœur  que  tant  de  transports  et  tant  de  fidé- 
lité m'ont  fait  mériter,  et  que  vous  m'avez  as- 
suré que  je  possédois,  est  capable  de  m'offenseï 
de  cette  sorte  !  Ses  premiers  mouvemens  sont 
des  injures;  et  quand  vous  le  laissez  agir  sur  sa 
foi,  il  ne  m'exprime  que  des  outrages!  Allez, 
ingrat  que  vous  êtes,  je  veux  vous  laisser  vos 
soupçons,  pour  vous  punir  de  les  avoir  conçus; 
il  vous  devoit  être  assez  doux  de  me  croire  ten- 
dre et  fidèle  pour  faire  votre  tourment  d'en 
douter.  Il  me  seroit  aisé  de  vous  guérir,  et  la 
liberté  de  vous  offenser  ne  m'est  que  trop  inter- 
dite pour  mon  repos.  Mais  je  veux  vous  laisser 
une  erreur  qui  me  venge;  et  si  vous  en  croyez 
mon  ressentiment,  toutes  vos  conjectures  sont 
justes,  et  je  suis  la  plus  infidèle  de  toutes  les 
femmes.  Je  n'ai  pourtant  point  vu  l'homme  qui 
cause  votre  jalousie;  la  lettre  qu'on  prétend  être 


80  LETTRES     PORTUGAISES 

de  moi  n'en  est  pas,  et  il  n'y  a  point  d'épreuve 
où  je  ne  pusse  me  soumettre  sans  crainte,  s'il  me 
plaisoit  de  vous  donner  cette  satisfaction.  Mais 
pourquoi  vous  la  donnerois-je?  Est-ce  par  des 
invectives  qu'on  l'obtient  ?  et  n'auriez-vous  pas 
sujet  de  me  croire  aussi  lâche  que  vous  me  dé- 
peignez si  vous  deviez  ma  justification  à  vos  me- 
naces? Vous  ne  me  verrez  plus,  dites-vous;  vous 
sortez  de  Lisbonne,  de  peur  d'être  assez  mal- 
heureux pour  me  rencontrer,  et  vous  poignar- 
deriez le  meilleur  de  vos  amis  s'il  vous  faisoit  la 
trahison  de  vous  amener  chez  moi.  Cruel  !  que 
vous  a  donc  fait  ma  vue  pour  vous  être  si  insup- 
portable ?  Elle  ne  vous  a  jamais  annoncé  que  des 
plaisirs,  vous  n'avez  jamais  rencontré  dans  mes 
yeux  que  de  l'amour  et  de  l'empressement  de 
vous  le  témoigner;  est-ce  là  de  quoi  vous  obli- 
ger à  quitter  Lisbonne  pour  ne  plus  me  voir  ?  Ne 
partez  point  si  vous  n'avez  que  cette  raison  qui 
vous  y  oblige.  Je  vous  épargnerai  la  peine  de 
m'éviter  ;  aussi  bien  c'est  à  moi  à  fuir  et  non  pas  à 
vous.  Ma  vue  ne  vous  a  coûté  que  l'indulgence 
de  vous  laisser  aimer,  et  la  vôtre  me  coûte  toute 
la  gloire  et  tout  le  repos  de  ma  vie  !  J'avoue 
qu'elle  en  a  souvent  fait  la  joie  aussi.  Quand  je 


DEUXIEMK     PARTIE  01 

me  représente  l'émotion  secrète  que  je  ressentois, 
lorsque  je  croyois  discerner  vos  pas  clans  une 
promenade;   la  douce  langueur  qui  s'emparoit 
de  tous  mes  sens,  quand  je  rencontrois  vos  re- 
gards, et  le  transport  inexprimable  de  mon  âme, 
lorsque  nous  avions  la  liberté  d'un  moment  d'en- 
tretien :  je  ne  sais  comme  j'ai  pu  vivre  avant  que 
de  vous  voir,  et  comment  je  vivrai  quand  je  ne 
vous  verrai  plus.  Mais  vous  avez  dû  sentir  ce  que 
j'ai  senti;  vous  étiez  aimé,  et  vous  disiez  que 
vous  aimiez,  et  cependant  vous  êtes  le  premier 
à  me  proposer  de  ne   me  voir  plus!   Ah!  vous 
serez  satisfait,  et  je  ne  vous  verrai  de  ma  vie  ! 
J'aurois  pourtant  un  plaisir  extrême  à  vous  re- 
procher votre  ingratitude,  et  il  me  semble  que 
ma  vengeance  seroit  plus  entière  si  mes  yeux  et 
toutes  mes  actions  vous  confirmoient  mon  inno- 
cence. Elle  est  si  parfaite,  et  le  mensonge  qu'on 
vous  a  fait  si  aisé  à  détruire,  que  vous  ne  pour- 
riez me  parler  un  quart  d'heure  sans  être  per- 
suadé de  votre  injustice  et  sans  mourir  de  regret 
de  l'avoir  commise.  Cette  pensée  m'a  déjà  solli- 
citée deux  ou  trois  fois  de  courir  chez  vous;  je 
ne  sais  même  si  elle  ne  m'y  conduira  point  mal- 
gré moi  avant  la  fin  de  la  journée  ;  car  mon  dépit 

ii 


82  LETTRES     PORTUGAISES 

est  assez  violent  pour  m'ôter  la  raison.  Mais  je 
m'étois  fait  une  si  douce  habitude  de  vous  étu- 
dier, que  je  crains  de  vous  déplaire  par  cet  éclat. 
Je  vous  ai  toujours  vu  pratiquer  une  discrétion 
sans  égale;  vous  avez  eu  plus  de  soin  de  ma  ré- 
putation que  moi-même,  et  vous  avez  quelque- 
fois porté  vos  précautions  jusqu'à  me  forcer  de 
m'en  plaindre.  Que  diriez-vous  si  je  faisois  quel- 
que chose  qui  découvrît  notre  intrigue,  et  qui 
me  scandalisât  parmi  les  gens  d'honneur?  Vous 
auriez  du  mépris  pour  moi,  et  je  mourrois  si  je 
vous  en  croyois  capable;  car,  quoi  qu'il  arrive, 
je  veux  toujours  être  estimée  de  vous.  Plaignez- 
vous,  dites-moi  des  injures,  faites-moi  des  tra- 
hisons, haïssez-moi,  puisque  vous  le  pouvez! 
mais  ne  me  méprisez  jamais.  Je  puis  vivre  sans 
votre  amour ,  dès  l'instant  que  cet  amour  ne 
fera  plus  votre  félicité;  mais  je  ne  puis  vivre  sans 
votre  estime,  et  je  crois  que  c'est  par  cette  rai- 
son que  j'ai  tant  d'impatience  de  vous  voir;  car 
il  n'est  pas  possible  que  ce  soit  par  un  effet  de 
tendresse;  je  serois  bien  insensée  d'aimer  un 
homme  qui  me  traite  comme  vous  me  traitez  ! 
Cependant  à  bien  prendre  votre  colère,  ce  n'est 
qu'un  excès  de   passion  qui   la  cause,  vous  ne 


DEUXIÈME    PARTIE  83 

seriez  pas  si  transporté  si  vous  étiez  moins  amou- 
reux. Ah!  que  ne  puis-je  me  persuader  cette 
vérité  !  que  les  outrages  que  vous  m'avez  faits 
me  seroient  chers!  Mais  non,  je  ne  veux  point 
me  flatter  de  cette  erreur  agréable.  Vous  êtes 
coupable.  Quand  vous  ne  le  seriez  pas;  je  veux 
le  croire,  afin  de  vous  punir  de  me  l'avoir  laissé 
penser.  Je  n'irai  d'aujourd'hui  dans  aucun  lieu 
où  vous  puissiez  me  voir,  je  passerai  l'après-midi 
chez  la  marquise  de  Castro,  qui  est  malade,  et 
que  vous  ne  voyez  point.  Enfin,  je  veux  être 
en  colère,  et  voici  la  dernière  lettre  que  vous 
verrez  jamais  de  moi. 


LETTRE   VI 


J' ST-CE   bien   moi-même    qui    vous 
r»*  écris  ?   êtes -vous    celui    que    vous 


r  étiez  autrefois?  Par  quel  prodige 
ièjVir^s^^i  m'avez-vous  marqué  de  1  amour 
sans  me  donner  de  la  joie?  Je  vous  ai  vu  de 
l'empressement  et  des  dépits  impatiens;  j'ai  lu 
dans  vos  yeux  ces  mêmes  désirs  où  vous  m'avez 
toujours  trouvée  si  sensible.  Ils  étoient  aussi 
ardens  que  quand  ils  faisoient  toute  ma  félicité. 
Je  suis  aussi  tendre  et  aussi  fidèle  que  je  la  fus 
jamais  ;  et  cependant  je  me  trouve  tiède  et 
nonchalante.  Il  semble  que  vous  n'ayez  fait 
qu'une  illusion  à  mes  sens,  qui  n'a  pu  passer 
jusqu'à  mon  cœur.  Ah  !  que  les  reproches  que 
vous  vous  êtes  attirés  me  coûtent  cher  !  et  qu'un 
jour  de   votre  négligence  me  dérobe  de  trans- 


DEUXIÈME    PARTIE  85 

ports!   Je   ne  sais  quel  démon  secret  m'inspire 
«.ans  cesse  que  c'est  à  ma  colère  que  je  dois  vos 
tendresses,  et  qu'il  y  a  plus  de  politique  que  de 
sincérité   dans   les   sentimens  que    vous  m'avez 
fait  paroître.  Sans  mentir,  la  délicatesse  est  un 
don    de   l'amour    qui    n'est  pas    toujours   aussi 
précieux  qu'on  se  le  persuade.   J'avoue  qu'elle 
assaisonne  les  plaisirs,  mais  elle  aigrit  terrible- 
ment les  douleurs.  Je  m'imagine  toujours  vous 
voir  dans  cette  distraction  qui  m'a  causé  tant  de 
soupirs.  Ne  vous  y  trompez  pas,  mon  cher,  vos 
empressemens  font    toute  ma  félicité  ;  mais  ils 
feroient  toute  ma  rage,  si  je  croyois  les  devoir 
à  quelque  autre  chose  qu'au  mouvement  naturel 
de  votre   cœur.    Je   crains   l'étude   des   actions 
beaucoup  plus  que  la  froideur  du  tempérament  ; 
et  l'extérieur  est   pour  les  âmes  grossières   un 
piège   où    les   âmes    délicates  ne  peuvent  être 
surprises.  Vous  dirai-je  toutes  mes  manies   là- 
dessus!   Ce  fut   hier  l'excès  de  votre  emporte- 
ment qui  fit  naître  tous  mes  soupçons.  Vous  me 
sembliez  hors  de  vous,   et  je  vous  cherchois  à 
travers  de  tout  ce  que  vous  paroissiez.  O  Dieu! 
que  serois-je  devenue  si  j'avois  pu   vous  con- 
vaincre   de    dissimulations?    Je    préfère    votre 


86  LETTRES     PORTUGAISES 

passion  à  ma  fortune,  à  ma  gloire  et  à  ma  vie; 
mais  je  supporterois  plus  aisément  les  assurances 
de  votre  haine  que  les  fausses  apparences  de 
votre  amour.  Ce  n'est  point  au  dehors  que  je 
m'arrête,  c'est  aux  sentimens  de  l'âme  :  soyez 
froid,  soyez  négligent,  soyez  même  léger  si 
vous  le  pouvez,  mais  ne  soyez  jamais  dissimulé. 
La  trahison  est  le  plus  grand  crime  qu'on 
puisse  commettre  contre  l'amour,  et  je  vous 
pardonnerois  plus  volontiers  une  infidélité  que 
le  soin  que  vous  prendriez  à  me  la  déguiser. 
Vous  me  dites  hier  au  soir  de  grandes  choses,  et 
j'aurois  souhaité  que  vous  eussiez  pu  vous  voir 
vous-même  dans  ce  moment  comme  je  vous 
voyois  :  vous  vous  seriez  trouvé  tout  autre 
qu'à  votre  ordinaire.  Votre  air  étoit  encore 
plus  grand  qu'il  ne  l'est  naturellement;  votre 
passion  brilloit  dans  vos  yeux,  et  elle  les  rendoit 
plus  tendres  et  plus  perçans.  Je  voyois  que 
votre  cœur  venoit  sur  vos  lèvres.  Hélas!  que  je 
suis  heureuse,  il  n'y  venoit  point  à  faux!  car 
enfin  je  ne  vous  sens  que  trop,  et  il  n'est 
guère  en  mon  pouvoir  de  vous  sentir  moins. 
Le  plaisir  d'aimer  de  toute  mon  âme  est  un 
bien   que  je  tiens  de  vous;  mais  il  ne  vous  est 


DEUXIÈME     PARTIE  87 

plus  possible  de  me  le  ravir.  Je  connois  bien 
que  je  vous  aimerai  toujours  malgré  moi,  et  je 
suis  sûre  que  je  vous  aimerai  même  malgré  vous. 
Voilà  des  assurances  dangereuses  :  mais  quoi! 
vous  n'avez  pas  un  cœur  qu'il  faille  retenir  par 
la  crainte,  et  je  ne  croirois  votre  conquête 
guère  assurée  si  je  ne  la  conservois  que  par  là. 
L'honnêteté  et  la  reconnoissance  sont  comptées 
pour  quelque  chose  dans  l'amitié,  mais  elles  ne 
tiennent  pas  lieu  beaucoup  dans  l'amour.  Il  faut 
suivre  son  cœur  sans  consulter  sa  raison.  La  vue 
de  ce  qu'on  aime  enlève  l'âme  malgré  qu'on  en 
ait  :  au  moins  sais-je  bien  que  voilà  comme  je 
suis  pour  vous.  Ce  n'est  ni  l'habitude  de  vous 
voir  ni  la  crainte  de  vous  fâcher,  en  ne  vous 
voyant  pas,  qui  m'oblige  à  rechercher  votre  vue. 
C'est  une  avidité  curieuse  qui  part  du  cœur, 
sans  art  et  sans  réflexion.  Je  vous  cherche  sou- 
vent en  des  lieux  où  je  suis  assurée  que  je  ne 
vous  trouverai  pas.  Si  vous  êtes  comme  cela 
pour  moi ,  sans  doute  que  l'instinct  de  nos 
cœurs  fera  qu'ils  se  rencontreront  partout.  Je 
suis  forcée  de  passer  la  meilleure  partie  du  jour 
dans  un  lieu  où  vous  ne  pouvez  vous  trouver. 
Mais  abandonnons-nous  à  notre  passion,  lais- 


88 


LETTRES     PORTUGAISES 


sons-nous  guider  à  nos  désirs,  et  vous  verrez 
que  nous  ne  laisserons  pas  de  passer  agréa- 
blement le  temps  que  nous  ne  pouvons  être 
ensemble. 


LETTRE   VII 


|e  tenons  pas  nos  sermens ,  mon 
'cher,  je  vous  prie!  i!  coûte  trop 
de  les  observer  :  voyons-nous,  et 
que  ce  soit,  s'il  se  peut,  tout  à 
l'heure.  Vous  m'avez  soupçonnée  d'infidélit.  , 
vous  m'avez  exprimé  ces  soupçons  d'une  ma- 
nière outrageante;  mais  je  vous  aime  plus  que 
moi-même,  et  je  ne  puis  vivre  sans  vous  voir.  A 
quoi  bon  de  nous  faire  des  absences  volontaires, 
n'en  avons-nous  pas  assez  d'inévitables  à  éprou- 
ver? Venez  rendre  toute  la  joie  à  mon  âme  par 
un  moment  d'entretien  en  liberté.  Vous  me 
mandez  que  vous  ne  voulez  me  voir  que  pour 
me  demander  pardon.  Ah!  venez,  quand  ce 
seroit  pour  me  dire  des  injures;  venez,  je  vous 
en  conjure  :  j'aime   mieux  voir  vos  yeux   irrita 


90  LETTRES     PORTUGAISES 

que  de  ne  les  point  voir  du  tout.   Mais,  hélas! 
je  ne  hasarde  guère  quand    je  laisse  ce   choix 
dans  votre  disposition.  Je  sais  que  je  les  verrai 
tendres    et    brûlans    d'amour  :   ils   m'ont    déjà 
paru  tels  ce  matin,  à  l'église;  j'y  ai  lu  la  con- 
fusion de  votre  crédulité,   et  vous  avez  dû  voir 
dans  les   miens  des  assurances  de  votre  pardon. 
Ne  parlons  plus  de  cette  querelle,  ou  si  nous 
en  parlons,  que  ce  soit  pour  en  éviter  une  pa- 
reille à  l'avenir.  Comment  pourrions-nous  dou- 
ter de  notre  amour?  Nous  ne  sommes  au  monde 
que  pour  lui.  Je  n'aurois  jamais  eu  le  cœur  que 
j'ai  s'il  n'avoit  dû  être  plein  de  votre  idée?  vous 
n'auriez  pas  l'âme  que  vous  avez  si  vous  n'aviez 
pas  dû  m'aimer  ;  et  ce  n'est  que  pour  vous  ai- 
mer autant  que  vous  êtes  aimable,  et  que  pour 
m'aimer  autant  que  vous  êtes  aimé,  que  le  Ciel 
nous  a  faits  si  capables  d'amour  l'un  et  l'autre. 
Mais  dites-moi,  de  grâce,  avez-vous  senti  tout 
ce  que  j'ai  senti  depuis  que   nous  feignons  de 
nous    vouloir    du    mal?    Car   nous  ne  nous   en 
sommes  jamais  voulu,  nous  n'en  avons  pas  la 
force,  et  notre  étoile  est  plus  puissante  que  tous 
les  dépits.  Grand  Dieu!  que    j'ai  trouvé  cette 
feinte   pénible!    que  mes  yeux  se  sont  fait  de 


DEUXIÈME    TARTIE  91 

violence  quand  ils  vous  ont  déguisé  leurs  mouve- 
mens,  et  qu'il  faut  être  ennemi  de  soi-même 
pour  se  dérober  un  moment  de  bonne  intelli- 
gence quand  on  s'aime  comme  nous  nous  ai- 
mons! Mes  pas  me  portoient  malgré  moi  où  je 
devois  vous  rencontrer.  Mon  cœur,  qui  s'est 
fait  une  habitude  si  douce  d'épanchement  a 
votre  rencontre,  cherchoit  mes  yeux  pour  les 
répandre;  et  comme  je  m'efforçois  de  les  lui  re- 
fuser, il  me  donnoit  des  élans  secrets  qui  ne 
peuvent  être  compris  que  par  ceux  qui  les  ont 
éprouvés.  Il  me  semble  que  vous  avez  été  tout 
de  même.  Je  vous  ai  trouvé  dans  des  lieux  où 
le  hasard  ne  pouvoit  vous  conduire;  et  s'il  faut 
vous  confier  toutes  mes  vanités,  je  n'ai  jamais 
remarqué  tant  d'amour  dans  vos  regards  que 
depuis  que  vous  affectez  de  n'en  plus  laisser 
voir.  Qu'on  est  insensé  de  se  donner  toutes  ces 
gênes!  mais  plutôt  qu'on  fait  bien  de  se  montrer 
ainsi  son  ime  tout  entière!  Je  connoissois  toute 
la  tendresse  de  la  vôtre,  et  j'aurois  distingué 
ses  mouvemens  amoureux  entre  ceux  de  toutes 
les  autres  âmes;  mais  je  ne  connoissois  ni  votre 
colère  ni  votre  fierté.  Je  savois  bien  que  vous 
étiez  capable  de  jalousie,  puisque  vous  aimiez  ; 


92  LETTRES     PORTUGAISES 

mais  je  ne  connoissois  point  le  caractère  que 
cette  passion  prenoit  dans  votre  cœur.  Ç'auroit 
été  trahison  que  de  m'en  laisser  douter  plus 
longtemps,  et  je  ne  puis  m'empêcher  de  vouloir 
du  bien  à  votre  injustice ,  puisqu'elle  m'a  fait 
faire  une  découverte  si  importante.  Je  vous  avois 
voulu  jaloux,  je  vous  l'ai  trouvé;  mais  renoncez 
à  votre  jalousie,  comme  je  renonce  à  ma  curio- 
sité. Quelque  figure  que  prenne  un  amant,  il 
n'y  en  a  point  de  si  avantageuse  pour  lui  que 
celle  d'un  amant  heureux.  C'est  une  grande  er- 
reur de  dire  qu'un  amant  est  sot  quand  il  est 
content.  Ceux  qui  ne  sont  [pas  aimables  sous 
cette  forme  le  seroient  encore  moins  sous  une 
autre;  et  quand  on  n'a  pas  assez  de  délicatesse 
pour  profiter  du  caractère  d'un  amant  satisfait, 
c'est  la  faute  du  cœur  et  non  pas  celle  de  la 
félicité.  Hâtez-vous  de  venir  me  confirmer  cette 
vérité,  mon  cher,  je  vous  en  prie.  Je  ne  serois 
pas  si  peu  délicate  que  d'en  retarder  l'instant 
par  une  si  longue  lettre  si  je  ne  savois  que  vous 
ne  pouvez  me  voir  à  l'heure  que  je  vous  écris. 
Quelque  plaisir  que  je  trouve  à  vous  entretenir 
de  cette  sorte,  je  sais  bien  lui  préférer  celui  d'un 
autre  entretien.   Il  n'y  a  que  moi  qui  goûte  le 


DEUXIÈME     PARTIE  93 

plaisir  de  vous  écrire,  et  vous  partagez  celui 
de  me  voir.  Mais  quoi?  je  ne  puis  avoir  l'un 
qu'avec  des  ménagemens  de  bienséance,  et  j'ai 
l'autre  quand  il  me  plaît.  Présentement  que  tous 
les  gens  de  notre  maison  reposent  et  se  croient 
peut-être  heureux  de  bien  reposer,  je  jouis  d'un 
bonheur  que  le  repos  le  plus  profond  ne  sauroit 
me  donner.  Je  vous  écris;  mon  cœur  vous  parle 
comme  si  vous  deviez  lui  répondre;  il  vous  im- 
mole ses  veilles  avec  son  impatience.  Ah  !  qu'on 
est  heureux  quand  on  aime  parfaitement!  et  que 
je  plains  ceux  qui  languissent  dans  l'oisiveté  qui 
naît  de  la  liberté!  Bonjour,  mon  cher!  Le  jour 
commence  àparoître;  il  auroitparu  bien  plus  tôt 
qu'à  l'ordinaire  s'il  avoit  consulté  mon  impa- 
tience :  mais  il  n'est  pas  amoureux  comme  nous; 
il  faut  lui  pardonner  sa  lenteur,  et  tâcher  à  la 
tromper  par  quelques  heures  de  sommeil,  afin  de 
la  trouver  moins  insupportable. 


NOTES 


I.  Page  14.  —  Emmanuel  et  Francisque  étaient  deux 
petits  laquais  portugais,  appartenant  à  M.  de  Chamilly. 

II.  Page  16.  — 11  s'agit  de  la  paix  d'Aix-la-Cha- 
pelle, qui  fut  signée  le  2  mai  1668,  entre  la  France  et 
l'Espagne  Elle  avait  été  précédée,  le  3  février,  d'un  traite 
qui  mettait  fin  aux  hostilités  entre  l'Espagne  et  le  Portugal. 

III.  Page  îo.  — Mertola  est  une  ville  peu  importante 
de  la  province  d'Alentejo. 

IV.  Page  45.  —  Les  mots  sens  froid,  pour  sang-froid . 
se  trouvent  dans  l'édition  originale. 

V.  Page  76.  —  On  lit  prêtâtes,  au  lieu  de  prîtes. 
dans  l'édition  princeps,  mais  c'est  évidemment  une 
erreur. 


Imprimé  par  D.  JOUA  UST 

POUR   LA    COLLECTION 

DES   PETITS  CHEFS-D'CEUVRE 

M    DCCC    LXXV 


Mi 


rifèfë 


^w  i 


km 


Via- 


&3   ' 


4  CO 


M 


- 


a> 


r-r 


University  of  Toronto 
library 

DO  NOT 

REMOVE 

THE 

CARD 

FROM 

THIS 

POCKET 


Acme  Library  Card  Pocket 

Under  Pat  "Rel.  Index  File" 

Made  by  LIBRARY  BUREAU 


jja*3Mi 


AAa.  - 


«: